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L’ILLUSION GRAMMATICALE : QUAND L’IA PARADE ET QUE L’ÉCOLE DÉVISSE

Les modèles d’IA produisent une langue fluide mais creuse, fondée sur des schémas sans pensée. Leur usage à l’école accompagne un recul du rôle des enseignants et une déshumanisation de la transmission, où la forme supplante le sens.

Salle de classe vide avec des bureaux d’élèves, un tableau noir et du matériel scolaire disposé sur les tables.
Salle de classe vide avec des bureaux d’élèves, un tableau noir et du matériel scolaire disposé sur les tables.

MIROIRS FLOUS ET PHRASES BIEN LISSÉES

Les biais internes de l’intelligence artificielle, ces fameuses hallucinations algorithmiques, me rappellent un miroir déformant. On lui demande d’écrire « comme un humain », et elle nous renvoie un selfie grammatical flatteur, trop beau pour être vrai, mais dont les contours restent flous. Prenez les grands modèles de langage (Llama 3, GPT-4, et leurs cousins numériques) qui alignent les phrases comme on agence des carreaux de céramique dans une salle d’attente : propres, symétriques, mais sans âme.

Selon les travaux de Reinhart et al., ces modèles imitent nos styles avec un mimétisme troublant, certes, mais leur vernis craque dès qu’on gratte un peu. Leur lexique sent la naphtaline ou la caricature : du faux vintage, comme un ministre qui ressasse des métaphores nautiques pour masquer des fautes d’accord à répétition. Et en parlant de ministre, suivez mon regard : cap sur Québec.

DRAINVILLE OU LE RENONCEMENT PÉDAGOGIQUE

Bernard Drainville, ministre de l’Éducation du Québec, semble considérer que les enseignants appartiennent à un autre âge. Pourquoi s’appuyer sur des humains pour transmettre la langue, quand une IA peut le faire, plus vite, plus docilement, sans jamais ne se plaindre ni exiger une convention collective ? Le projet s’appelle Allofrançais, et il est financé par l’État. Une plateforme d’intelligence artificielle pour améliorer le français des jeunes, prétend-on, et prévenir le décrochage scolaire. L’idée est de remplacer, ou du moins de contourner, les professeurs, au profit de modules numériques. « Je suis très impatient », a-t-il déclaré. On l’aurait préféré soucieux.

Dans sa vision, les élèves apprendront désormais en ligne, pendant que les enseignants, assignés à la surveillance, regarderont les écrans ou les fenêtres. L’enseignement comme on l’a connu, avec sa part d’improvisation, d’engueulades grammaticales, de débats sur le passé simple, devient obsolète. On dématérialise, on délègue à la machine. Et on appelle cela innover.

Pendant ce temps, outre-Manche, l’Angleterre expérimente à grande échelle l’externalisation algorithmique des tâches enseignantes. Correction des copies, rédaction des courriers, création des supports : tout ce qui pèse sur le quotidien des professeurs est confié à la machine, sous prétexte de libérer du temps pour « enseigner vraiment ». Le discours est séduisant : alléger la charge mentale, améliorer la santé psychique, enrayer la fuite des vocations. Mais derrière l’enthousiasme officiel, la réalité demeure inchangée : classes surchargées, enseignants épuisés, recrutement en tension. Là encore, l’IA ne vient pas réparer l’école, elle en maquille l’effondrement.

UN STYLE QUI SINGE, MAIS NE PENSE PAS

Revenons aux LLM. Oui, ils rédigent avec fluidité. Mais ce style, trop lisse, trahit sa mécanique. Douglas Biber, spécialiste de la linguistique de corpus, l’a montré : leur rhétorique repose sur des schémas répétitifs, une syntaxe standardisée, une modulation artificielle. Ce que l’on prend pour de l’élégance est souvent un habillage technique. Il manque à ces textes ce frottement du réel, cette dissonance humaine qui fait jaillir le sens.

Or, ce sont ces outils-là que le ministre brandit pour « faire aimer le français ». Des outils programmés pour séduire la surface sans jamais atteindre la profondeur. En apparence, les phrases seront impeccables. Mais qu’en sera-t-il des hésitations, des maladresses formatrices, des ruptures de ton qui forgent la pensée ? L’écriture humaine, dans sa lenteur, sa rugosité, est aussi un apprentissage de soi. Et cela, aucune IA ne peut le simuler.

LA DISPARITION PROGRAMMÉE DU MAÎTRE

À force de vouloir faire de l’école une interface, on oublie qu’elle est d’abord une relation. Le geste du professeur qui souligne une phrase, qui relève une maladresse, qui s’étonne d’une trouvaille syntaxique, cela ne se code pas. Cela s’incarne. Or, nous glissons vers un modèle où l’enseignant devient un technicien de plateau, un gardien de salle informatique.

L’ironie est amère : au moment même où l’on proclame l’urgence de revaloriser la langue, on escamote celles et ceux qui la transmettent. Et pendant que les experts en IA se réjouissent de pouvoir « analyser les risques de décrochage » grâce à des tableaux de bord, les enseignants qualifiés et experts quittent le navire, usés par des décennies de sous-financement, de mépris politique et de décisions unilatérales.

LA LANGUE SANS CORPS, LA PENSÉE SANS CHAIR

L’intelligence artificielle pourra peut-être corriger des fautes, proposer des synonymes, identifier des tournures alambiquées. Mais elle ne pourra jamais entendre le ton d’un élève qui doute, sentir l’élan d’un texte balbutiant, reconnaître l’intuition qui affleure derrière une phrase bancale. Le français est une langue de nuance, de contexte, de respiration. Il ne s’apprend pas sans frottement ni sans corps.

Je repense à cette archive de l’INA, datée de 1969. On y interroge des enfants sur les robots et leur avenir. Certains les trouvent fascinants, d’autres inquiétants. Mais tous ont compris que la machine, aussi perfectionnée soit-elle, ne remplacera jamais tout à fait la présence humaine. À force de l’oublier, nous risquons de construire une école où la forme aura mangé le fond. https://www.instagram.com/reel/DGmAsrbpGPD/

VERS UNE ÉCOLE DU SIMULACRE ?

Victor Hugo l’écrivait :

« La forme, c’est le fond qui remonte à la surface. »

Avec l’IA, on assiste à l’inverse : un fond creux dissimulé sous une forme clinquante. Participes présents en pagaille, voix passives sans souffle, mots creux déguisés en fulgurances. Et parfois, des fautes d’accord dignes d’un ministre en campagne.

Le projet Allofrançais, dans sa logique, est une parabole de notre temps : on préfère un miroir flattant nos ambitions technologiques à un regard critique sur nos choix éducatifs. Narcisse se contemple dans son reflet numérique et oublie qu’il n’apprend rien. Pendant ce temps, l’école publique s’effondre, et ceux qui pourraient encore la sauver (les professeurs experts et légalement qualifiés) sont priés de se taire.

L’UTOPIE DU PROFESSEUR AUGMENTÉ FACE À LA STRATÉGIE DU REMPLACEMENT

À lire certains experts de l’IA éducative, comme Emmanuel Moyrand, l’école entrerait dans une ère de cohabitation harmonieuse entre machines et humains, où l’enseignant serait « augmenté », libéré des tâches ingrates pour redevenir mentor, passeur, figure incarnée. L’IA corrigerait, synthétiserait, s’adapterait ; et le professeur, enrichi de ces outils, pourrait enfin se concentrer sur l’essentiel : le lien, le sens, la relation. Ce scénario est séduisant, mais il suppose une volonté politique de renforcer le rôle des enseignants. Or, tout indique l’inverse. Au Québec, les récents projets de loi 47, 89, 94 et 100 incarnent une politique d’éviction progressive : le savoir se télécharge, l’autorité se centralise, la pédagogie s’automatise. À la place du mentor augmenté, on installe le surveillant résigné, contraint d’appliquer des directives imposées depuis les tours ministérielles, pendant que l’intelligence artificielle se substitue lentement à la transmission humaine. Loin d’un pacte éducatif entre technologie et pédagogie, c’est un acte de dépossession qui s’opère, un acte organisé, budgété, revendiqué.

LA PAROLE COMME DERNIER BASTION

Il reste pourtant une chose que l’IA n’a pas encore volée : la capacité à nommer le réel avec une langue vivante, assumée, portée. C’est cette parole-là que je défends, celle des enseignants, des écrivains, des penseurs, des élèves qui bégayent, trébuchent, mais avancent. C’est aussi celle que LES LETTRES LIBRES veulent porter : une parole qui refuse la standardisation, qui revendique la complexité, et qui ne confie pas l’avenir de la langue à des algorithmes aveugles à la beauté du doute.

Que reste-t-il à sauver ? La transmission. Le geste. Le face-à-face. Et ce silence, parfois, entre deux phrases, qui dit plus qu’un paragraphe généré en trois secondes. À condition, encore, que ce face-à-face ait lieu. Car si l’on continue d’exclure les maîtres au nom de l’efficacité, il ne restera bientôt plus personne pour tendre la parole à ceux qui apprennent à la porter. Le jour où l’on remplacera les professeurs par des interfaces, ce n’est pas l’enseignement que l’on optimisera, mais l’humanité que l’on trahira.

BIBLIOGRAPHIE

Dion-Viens, D. (2024, 21 décembre).L’intelligence artificielle pour prévenir le décrochage scolaire.Journal de Québec.
https://www.journaldequebec.com/2024/12/21/lintelligence-artificielle-pour-prevenir-le-decrochage-scolaire

Fédération des syndicats de l’enseignement du Québec. (2025, 27 mai).[Vidéo sur l’utilisation de l’IA en milieu scolaire]. Facebook.
https://www.facebook.com/FSECSQ/videos/2379868659059920

Irolla, P. (2025).L’Angleterre vient de lancer une expérimentation. LinkedIn.
https://www.linkedin.com/posts/paul-irolla-automata_langleterre-vient-de-lancer-une-exp%C3%A9rimentation-activity-7338662488118292491-sRHv

La Presse. (2024, 30 septembre).Québec mise sur « Allofrançais » pour améliorer le français des jeunes.La Presse.
https://www.lapresse.ca/actualites/education/2024-09-30/quebec-mise-sur-allofrancais-pour-ameliorer-le-francais-des-jeunes.php

Meta AI. (2024, 11 décembre).Large concept models: Language modeling in a sentence representation space. Meta AI.
https://ai.meta.com/research/publications/large-concept-models-language-modeling-in-a-sentence-representation-space/

Moyrand, E. (2025).L’IA va-t-elle rendre les profs obsolètes ?LinkedIn.
https://www.linkedin.com/pulse/lia-va-t-elle-rendre-les-profs-obsol%25C3%25A8tes-ou-emmanuel-moyrand-axb0e/

Peltz, I. (2025, 8 février).Quebec schools turn to AI to “analyze risks” to students.The Rover.
https://therover.ca/quebec-schools-turn-to-ai-to-analyze-risks-to-students/

Radio-Canada. (2025, 30 janvier.).Le décrochage scolaire : rôle de l’intelligence artificielle[Segment audio,Des matins en or]. Radio-Canada.
https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/des-matins-en-or/segments/rattrapage/1978770/decrochage-scolaire-role-intelligence-artificielle

Reinhart, A., Markey, B., Laudenbach, M., Pantusen, K., Yurko, R., Weinberg, G. et West Brown, D. (2024, 21 octobre ; révisé 21 août 2025).Do LLMs write like humans? Variation in grammatical and rhetorical styles(Research Report No. arXiv:2410.16107 v2). arXiv.
https://arxiv.org/abs/2410.16107

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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