L’ALERTE COGNITIVE : CE QUE L’IA FAIT À NOTRE CERVEAU
Dans une chronique incisive parue dans Le Point le 7 avril 2025, Stéphane Demorand pose une question que l’on feint trop souvent d’ignorer : « Avec l’accélération de l’IA, quels risques pour le développement de notre cerveau ? » Il y dénonce un danger silencieux, tapi dans les promesses de progrès : celui d’un appauvrissement intellectuel généralisé. À force de déléguer à la machine l’effort de penser, nous délaissons ce qui fait de nous des êtres humains pensants : la lutte, la concentration, l’élaboration lente du sens.
Le cerveau, organe plastique, se développe par la confrontation au complexe. Ce n’est pas une figure de style, mais une donnée biologique, consolidée par la loi de Hebb : « Les neurones qui s’activent ensemble se connectent ensemble. » Une étude de 2024 sur la plasticité synaptique le confirme : la stimulation forge les connexions ; l’automatisation, elle, les affaiblit. Pourtant, une recherche récente menée en 2025 auprès de 666 jeunes usagers de l’IA révèle une dégradation notable de la pensée critique. C’est un signe parmi d’autres de l’effet délétère que peut produire une technologie mal encadrée.
Demorand appelle alors de ses vœux une pédagogie exigeante, où l’effort intellectuel et la créativité ne sont pas accessoires, mais piliers. Les recherches en sciences de l’éducation lui donnent raison : bien utilisée, l’IA peut renforcer l’intelligence humaine ; mal utilisée, elle court-circuite les processus cognitifs de haut niveau, affaiblissant la réflexion autonome. Tout est question d’usage et de dessein.
UNE DÉPENDANCE SOIGNEUSEMENT PROGRAMMÉE ?
À cette lecture, une hypothèse me saisit. Et si cette dépendance n’était pas fortuite, mais délibérément entretenue ? L’IA, dans sa version commerciale, ne cherche pas à nous renforcer, mais à nous capter. L’économie de l’attention s’accommode mal de l’indépendance d’esprit. Dans un échange télévisé qui n’a rien d’anodin, Bill Gates, prophète d’un avenir lisse et algorithmique, déclare à Jimmy Fallon :
« D’ici dix ans, l’IA remplacera médecins et enseignants, les humains deviendront superflus pour la plupart des choses. »
Sous ses airs de prédiction technophile, cette affirmation exhale un parfum eugéniste. Supprimer l’humain de l’humain, n’est-ce pas, à terme, le dissoudre ?
Dès lors, faut-il s’étonner que l’on assiste, depuis quelques années, à un effritement organisé des piliers républicains ? L’éducation, la santé, la culture sont méthodiquement fragilisées, pendant que les technologies dites intelligentes s’installent comme autant de solutions miracles. Il ne s’agit pas d’un simple dysfonctionnement, mais d’une stratégie : celle qui substitue à l’exigence du réel la docilité des algorithmes.
L’ABDICATION COGNITIVE : UN RENONCEMENT INTÉRIEUR
C’est ici qu’intervient une donnée encore plus troublante. Une étude conjointe de Microsoft Research et de l’université Carnegie-Mellon, publiée en février 2025, montre que 68 % des travailleurs du secteur tertiaire réduisent spontanément leur effort intellectuel lorsqu’ils utilisent une IA générative, et que près d’un sur deux cesse de vérifier systématiquement les informations produites. Plus inquiétant encore, ce sont les individus les plus confiants dans la technologie qui exercent le moins leur esprit critique. Cette délégation réflexe n’est pas seulement un phénomène de confort : elle reconfigure silencieusement notre autonomie mentale.
L’usage massif des IA génératives (600 millions d’utilisateurs quotidiens, pour une moyenne de 14 minutes par jour) installe une confiance quasi instinctive qui vire à la passivité. La machine devient oracle. On interroge, on suit, on abdique. L’écran, investi d’une aura quasi sacrée, dicte la norme. Ce basculement ouvre la voie à une idéologie technosolutionniste qui considère la nature humaine comme un obstacle, là où les philosophies antiques invitaient à combattre les passions par la vertu et la maîtrise de soi. Aujourd’hui, la voie choisie est d’effacer l’homme derrière l’algorithme.
Ce glissement n’est pas anodin. Après avoir confié l’effort physique aux machines, nous pourrions bientôt céder l’effort cognitif, au risque de voir se dissoudre les fondements mêmes de notre capacité à penser.
LE CAS QUÉBÉCOIS : UNE MÉCANIQUE IMPLACABLE
Au Québec, ce basculement s’observe à l’œil nu. Depuis 2020, sous couvert de sécurité sanitaire et de prudence économique, un discours anesthésiant a accompagné un effondrement progressif de la classe moyenne. L’école publique, colonne vertébrale d’un avenir commun, ploie sous les réformes. Le corps enseignant, exténué par deux décennies de charges croissantes, a cru voir dans la grève de l’hiver 2023 un tournant. Mais ce que le gouvernement, avec l’aval des syndicats, a présenté comme une victoire salariale n’est en réalité qu’un leurre : les augmentations sont absorbées par de nouvelles tâches, plus nombreuses, plus complexes, plus chronophages. La paix sociale se monnaie désormais à crédit, au prix de l’épuisement de ceux qui transmettent.
Penser que l’école retrouvera sa fonction émancipatrice sans rupture relève d’une forme de naïveté. Ce que je vois, c’est un engrenage implacable, une machine bien huilée où la technocratie, sous couvert d’efficacité, standardise, neutralise et finit par aliéner.
UNE FRACTURE ÉDUCATIVE SAVAMMENT ENTRETENUE
Mais ce délitement n’est pas uniforme. Tandis que l’école publique s’effondre, les enfants des classes dirigeantes prospèrent dans des établissements privés soigneusement protégés des dérives numériques tout en étant formés aux IA. Là, la pensée critique est cultivée, la rigueur intellectuelle valorisée, la lecture approfondie encouragée. Ailleurs, on se contente de logiciels de remédiation et de tableaux interactifs, en espérant que l’élève, déchargé de tout effort, retiendra quelque chose.
Cette fracture n’a rien d’accidentel. Elle institue un privilège de la lucidité : penser devient un luxe. L’IA, dans ce contexte, joue le rôle de complice parfaite. À coups de générateurs automatiques, de correcteurs prédictifs et d’assistants virtuels, elle abrège l’effort, lisse les aspérités, gomme le doute. La métacognition, cette capacité à penser sa pensée, s’émousse. Les études sont claires : l’usage excessif d’outils automatisés nuit à l’autonomie intellectuelle, tandis qu’un usage maîtrisé et critique stimule l’élaboration conceptuelle.
Autrement dit, l’IA n’est pas neutre. Elle forme un peuple selon qu’il la subit ou la domine. Et ce peuple à deux vitesses, nous y sommes déjà.
LA GUERRE COGNITIVE : SAINT-JUST AVAIT RAISON
Je repense souvent à cette phrase de Saint-Just, prononcée à la tribune de la Convention le 10 octobre 1793 :
« Un peuple n’a qu’un ennemi dangereux, c’est son gouvernement ; le vôtre vous a fait constamment la guerre avec impunité. »
Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est une guerre d’un genre nouveau : silencieuse, diffuse, algorithmique. La dépossession cognitive est l’arme du siècle. Elle ne se voit pas. Elle ne tue pas sur le coup. Mais elle désarme les esprits, une syntaxe à la fois.
C’est aussi là que le combat se joue : dans la langue. Le subjonctif, le conditionnel, la proposition concessive, l’accord du participe passé, autant de subtilités que l’IA conjugue parfois encore mal, et que nombre de nos contemporains abandonnent peu à peu. Or, malmener la grammaire, c’est renoncer à la nuance. C’est se condamner à la phrase unique, à l’ordre péremptoire, à la pensée binaire. Le langage est un instrument de résistance. Et il s’efface.
REFUSER LE FATALISME, RÉVEILLER NOS CERVEAUX
Mais je refuse le fatalisme. Il est encore temps de choisir. De réclamer une école qui élève au lieu d’abrutir. De défendre un apprentissage exigeant, lent, rigoureux, au lieu d’un pseudo-savoir instantané. De réveiller nos cerveaux, de leur offrir à nouveau ce dont ils ont besoin : le doute, la contradiction, la lenteur, la lecture, l’analyse.
LES LETTRES LIBRES, votre média numérique engagé ne cesse de le rappeler. Victor Hugo écrivait :
« Un peuple sans lettres est un peuple qui se meurt. »
Alors, faut-il vraiment déléguer à la machine ce qui constitue notre humanité même ? Ou choisir, lucidement, de penser encore et de résister ?
BIBLIOGRAPHIE
Demorand, S. (2025, 7 avril).Avec l’accélération de l’IA, quels risques pour le développement de notre cerveau ?Le Point.
https://www.lepoint.fr/sante/avec-l-acceleration-de-l-ia-quels-risques-pour-le-developpement-de-notre-cerveau-07-04-2025-2586674_40.php
Étude sur la plasticité synaptique. (2024).Plasticité synaptique et stimulation cognitive : effets de l’automatisation sur les réseaux neuronaux. SSRN.
https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=5082524
Koskas, J. (2025, 29 août).L’Homme en veille : sur l’abdication cognitive à l’ère de l’IA.Causeur.
https://www.causeur.fr/l-homme-en-veille-sur-l-abdication-cognitive-a-lere-de-l-ia-315391
Recherche auprès de 666 jeunes usagers de l’IA. (2025).Effets cognitifs de l’IA générative chez les jeunes adultes. SSRN.
https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=5082524