ENTRE L’INTIME ET LE COLLECTIF : LE VRAI CONTRE LE RÉEL
Il existe une distinction aussi ancienne que floue entre le vrai et le réel. Tandis que la réalité se construit collectivement, se partage, se met en scène et se reproduit dans les pratiques sociales, le vrai relève d’un savoir intime, souvent muet, parfois subversif. Ce que nous appelons réalité est une construction mentale partagée, bâtie sur l’habitude, l’instruction et, de plus en plus, sur les algorithmes. Le vrai, lui, dérange : il naît dans les marges, dans les silences, dans l’expérience singulière de celles et ceux qui osent encore penser autrement.
Au Moyen Âge, la réalité, c’est ce que les sens perçoivent : le visible, le palpable, le monde créé par Dieu. La vérité, elle, était décrétée par l’ordre religieux. Quiconque s’en écartait (à l’instar de Galilée, Hypatie ou Giordano Bruno) s’exposait à la condamnation, à la mort ou à l’oubli. Aujourd’hui, ce même conflit se rejoue. La pensée libre n’est plus persécutée par l’Inquisition, mais par les structures invisibles de l’ordre numérique. On ne vous brûle plus pour avoir affirmé le vrai : on vous déclasse, on vous isole, on vous assigne à votre subjectivité.

FRANCE TRAVAIL : LE RETOUR DU SOUPÇON COMME PRINCIPE DE GOUVERNEMENT
Dans ce climat de méfiance institutionnalisée, l’exemple de France Travail s’impose comme un symptôme. Depuis l’entrée en vigueur de la loi « Plein Emploi », les personnes sans emploi, y compris les allocataires du RSA, sont soumises à un contrôle algorithmique massif et automatisé. Le système déployé (baptisé CRE rénové) repose sur l’analyse de données personnelles et classe les individus selon trois niveaux de suspicion. Les critères sont multiples : absence d’emploi ou de formation, inactivité sur les plateformes numériques, non-respect des heures d’activité imposées. Mais l’essentiel est ailleurs : l’ensemble du processus repose sur un profilage algorithmique opaque, auquel les contrôleurs n’ont pas accès de manière transparente. Le jugement devient automate, le soupçon systématisé.
Ce dispositif, présenté comme un gain d’efficacité, relève en réalité d’une logique disciplinaire où la précarité devient suspecte par définition. La violence est double : elle est sociale, par les radiations massives qu’elle entraîne ; mais aussi symbolique, car elle infantilise les individus, les réduit à une suite de comportements modélisés. Là encore, le vrai disparaît au profit d’une réalité modélisée, prévisible, gouvernable.
UNE HUMANITÉ EN CHRYSALIDE : DE LA LIBERTÉ À LA DÉPOSSESSION
Julien Gobin, dans L’individu, fin de parcours ?, analyse cette mutation avec une profondeur philosophique salutaire. Selon lui, l’occident a suivi une trajectoire en trois temps : une phase d’émancipation où l’individu s’est affranchi des structures traditionnelles, une phase de liquéfaction où la multiplication des identités a débouché sur un vertige de la liberté, et enfin une phase de reconstruction technocratique où l’intelligence artificielle prétend offrir un nouveau cadre de vie, à condition d’abandonner toute volonté propre.
Dans ce modèle, l’IA n’est pas neutre. Elle devient le vecteur d’une ingénierie sociale qui dépossède l’homme de sa capacité de jugement. Les décisions ne sont plus prises, elles sont induites. Les choix ne sont plus débattus, ils sont prédits. Ce qui subsiste de la démocratie n’est qu’une mise en scène d’une liberté déjà encadrée, préprogrammée. Gobin y voit là une nouvelle forme de servitude volontaire, d’autant plus puissante qu’elle est choisie, parce que plus confortable.