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L’IA N’A PAS REMPLACÉ LE JUGEMENT : ELLE L’A EXPULSÉ

Le nouveau livre d’Emmanuelle Darles révèle l’origine militaire de l’IA et son extension civile : ciblage, identité numérique, DPP, école, cabinets de conseil. Une enquête sur la fin du jugement humain.

Miniatures humaines posées sur un grand QR code, symbole de la traçabilité numérique des objets et de la réduction du réel à des identifiants techniques.
Construire une intelligence artificielle, c'est aussi bâtir l'infrastructure qui orientera demain nos décisions, nos échanges et notre liberté.
LES GRANDES RÉVÉLATIONS DU NOUVEAU LIVRE D’EMMANUELLE DARLES

UNE INFORMATICIENNE CONTRE LE MYTHE DE LA MACHINE NEUTRE

Emmanuelle Darles n’est pas une essayiste venue commenter l’intelligence artificielle depuis l’extérieur du champ technique. Maître de conférences en informatique, docteure en sciences fondamentales et appliquées, spécialiste de simulation numérique de phénomènes complexes, elle connaît la matière qu’elle critique. Sa trajectoire scientifique passe par les mathématiques, l’informatique, la cryptographie, la visualisation 2D et 3D, la simulation de fluides, l’analyse des paramètres et la modélisation. Elle a enseigné les bases de données, l’architecture web, l’analyse et la gestion de données. Elle a aussi été experte auprès de la Commission européenne, de 2017 à 2019, pour l’évaluation de projets Horizon 2020 liés à l’intelligence artificielle.

C’est ce qui donne à son nouveau livre, IA : L’illusion du contrôle, sa portée particulière. Darles ne se contente pas de dénoncer une mode technologique. Elle démonte une architecture mentale. Elle montre comment une société entière a fini par confondre calcul et intelligence, projection et vérité, modèle et réel, automatisation et décision.

La révélation centrale du livre tient dans ce déplacement : l’IA n’est pas d’abord une affaire d’innovation, mais une affaire de commandement. Elle ne naît pas dans le confort coloré du marketing numérique. Elle naît dans une matrice beaucoup plus rude : celle de la guerre froide, des centres de commandement, des systèmes de détection, de la surveillance radar, de la réponse rapide, de la nécessité de voir avant l’autre, de décider avant l’autre, de frapper avant l’autre.

L’intelligence artificielle n’est pas née dans une start-up californienne.

Cette phrase, placée au cœur de la présentation du livre, suffit à fissurer tout le récit contemporain. Elle rappelle que l’imaginaire souriant de l’assistant personnel, du chatbot serviable et de la productivité augmentée recouvre une généalogie beaucoup plus sombre : celle de la supériorité informationnelle.

OBSERVER, REPRÉSENTER, ANTICIPER : LA MATRICE MILITAIRE

Darles résume cette matrice en trois verbes : observer, représenter, anticiper.

Observer, c’est capter le monde avant même qu’il se dise. Représenter, c’est le transformer en modèle manipulable. Anticiper, c’est produire une décision avant que l’humain ait pu exercer son jugement.

Ces trois verbes irriguent aujourd’hui tous les grands systèmes prétendument intelligents. Ils structurent les applications civiles, les tableaux de bord sanitaires, les dispositifs de surveillance, les outils de ciblage, les plateformes de notation, les systèmes d’orientation scolaire, les logiciels d’évaluation, les mécanismes de modération, les programmes militaires. Le vocabulaire change selon les secteurs. La logique, elle, demeure.

Dans cette perspective, l’IA n’est pas seulement une technologie. Elle est une forme de gouvernement. Elle promet de réduire l’incertitude par l’accumulation de données. Elle promet de transformer le réel en flux mesurable. Elle promet de substituer à la lenteur du discernement humain la vitesse d’un traitement probabiliste.

Cette promesse a l’apparence de l’efficacité. Elle a surtout la structure de la dépossession.

Car une décision humaine ne consiste pas seulement à choisir entre plusieurs options. Elle suppose un sujet, une responsabilité, une mémoire, une hésitation, une capacité à répondre de ce qui aura été décidé. Or l’IA, telle que Darles l’analyse, installe une zone trouble où la décision semble sortir d’un système sans auteur. La machine classe, signale, alerte, cible, propose, hiérarchise. L’humain, lui, arrive après. Il valide ce que l’infrastructure a déjà rendu plausible.

Ce n’est plus un outil. C’est un dispositif d’orientation de la décision.

LE MODÈLE CONTRE LE RÉEL

L’un des passages les plus forts de la réflexion de Darles concerne la modélisation. Elle en parle avec l’autorité de celle qui l’a pratiquée pendant plus de 20 ans. Un modèle n’est pas le réel. Un modèle n’est pas une preuve. Un modèle est une hypothèse organisée, un scénario, une construction dépendante de paramètres, d’angles morts, de choix méthodologiques, de données retenues ou écartées.

La crise sanitaire de 2020 a montré ce que devient une société lorsque cette distinction s’effondre. Les tableaux de bord ont remplacé l’expérience vécue. Les courbes ont gouverné les corps. Les projections ont suspendu les libertés. Les modèles épidémiologiques de Neil Ferguson, dont Darles rappelle la fragilité, ont contribué à installer l’idée que le vivant pouvait être représenté, simulé, prévu, enfermé, puis administré à partir d’une abstraction chiffrée.

La question dépasse le Covid. Elle touche au régime de vérité que l’IA installe partout. Quand le modèle dicte la décision, le réel n’est plus interrogé : il est sommé de confirmer la simulation. L’écart, l’exception, l’expérience, la contradiction, tout ce qui résiste à la représentation devient anomalie.

La machine ne remplace pas seulement le jugement. Elle prépare un monde où le jugement devient suspect dès qu’il contredit la sortie du modèle.

GAZA, LAVENDER, GOSPEL : LA DÉCISION SANS VISAGE

Le livre prend alors une dimension plus brutale lorsqu’il aborde les usages militaires de l’IA, notamment les systèmes de ciblage évoqués par l’enquête du média israélien +972 : Gospel, Lavender, Where’s Daddy?. Dans les interventions publiques de Darles, ces systèmes apparaissent comme la manifestation la plus nue de la logique décrite depuis l’origine : capter, classer, identifier, frapper.

Lavender aurait permis d’identifier des dizaines de milliers de cibles humaines. Gospel aurait contribué à la production de cibles. Where’s Daddy? aurait servi à vérifier la présence d’un individu à son domicile avant la frappe. Ce ne sont plus des outils abstraits. Ce sont des systèmes qui organisent la mort à partir de signaux.

Le point décisif n’est pas seulement l’existence de ces technologies. Il est dans l’effacement du débat humain au moment où la décision devient irréversible. On continue à parler de human in the loop, comme si l’humain demeurait dans la boucle. Darles affirme au contraire que cette boucle est déjà rompue. L’humain ne juge plus. Il supervise un processus qui a produit pour lui la cible, le degré de vraisemblance, le moment, la justification opérationnelle.

Quand une personne devient un score, une probabilité, une cible statistique, elle a déjà perdu la protection du visage. Et quand la machine prépare la décision de mort, la responsabilité se dissout dans l’architecture technique.

Qui a tué ? Celui qui a programmé ? Celui qui a validé ? Celui qui a fourni les données ? Celui qui a conçu l’interface ? Celui qui a accepté le seuil de probabilité ? Celui qui a pressé le bouton ? La force du livre est de montrer que cette question n’est pas un détail juridique. Elle est le cœur du basculement.

Vulnérabilité programmée : l’IA dissout la défense
Cybersécurité, assurance, droit et souveraineté : comment l’intelligence artificielle redessine les conditions mêmes de la protection.

LA PAROLE COUPÉE AU MOMENT OÙ ELLE NOMMAIT LES CIBLES

Dans la foulée de son entretien sur Tocsin, Emmanuelle Darles a signalé un épisode qui résume, à lui seul, la vulnérabilité de la parole critique dans l’ordre numérique qu’elle décrit. Selon son propre message public, dès qu’elle a commencé à évoquer l’enquête du média +972 sur les systèmes d’IA Gospel et Lavender, sa connexion s’est mise à sauter, puis son débit a chuté progressivement vers zéro.

Il serait trop commode de réduire ce fait à une anecdote technique. Le livre parle de systèmes capables d’identifier des cibles humaines, de dissoudre la responsabilité dans l’architecture et de déplacer le jugement hors du moment de la décision. Or la parole qui nomme ces systèmes dépend elle-même d’infrastructures opaques, de fournisseurs d’accès, de plateformes, de flux, de serveurs et de conditions de visibilité dont l’orateur ne maîtrise rien.

La coupure n’a donc pas besoin d’être interprétée comme une preuve pour être politiquement signifiante. Elle dit déjà la situation exacte de notre époque : même la dénonciation de la société algorithmique circule dans les tuyaux de cette société. La parole critique n’est plus seulement exposée à la contradiction. Elle est exposée à la lenteur, à l’étranglement, au déréférencement, au brouillage, à l’effacement technique. C’est cela aussi, l’illusion du contrôle : croire que l’on parle librement parce que l’on a encore un micro, alors que l’accès même à l’auditoire dépend d’une infrastructure qui peut se fermer sans visage.

DE LA GUERRE À LA VIE CIVILE

L’erreur serait de croire que ces systèmes restent confinés aux armées. Toute l’enquête de Darles consiste à montrer l’inverse. Les logiques militaires migrent vers la société civile sous des noms acceptables : sécurité, fluidité, optimisation, transition écologique, expérience utilisateur, lutte contre la fraude, prévention, confiance numérique.

La reconnaissance algorithmique suit cette pente. Testée, justifiée, encadrée, puis normalisée, elle s’installe dans l’espace public avec le vocabulaire ordinaire de la protection. Le citoyen n’est plus seulement vu. Il est interprété. Son visage, sa démarche, son comportement, son humeur supposée, son itinéraire, son voisinage, son inscription dans une foule deviennent des données disponibles.

La surveillance contemporaine ne ressemble plus à l’ancien imaginaire policier. Elle ne se tient pas seulement derrière un guichet, un uniforme ou une injonction. Elle circule dans les caméras, les applications, les plateformes, les portails administratifs, les identifiants, les objets, les paiements, les fichiers interconnectés. Elle ne demande plus seulement ce que vous avez fait. Elle cherche à savoir ce que vous pourriez faire.

Voilà pourquoi la critique de l’IA n’est pas technophobe. Elle est politique au sens le plus précis : elle interroge la répartition du pouvoir de voir, de classer, d’autoriser, d’exclure et de punir.

LE DIGITAL PRODUCT PASSPORT : LE CADASTRE DES OBJETS

L’une des révélations les plus concrètes du dossier Darles concerne le Digital Product Passport européen, ou passeport numérique des produits. Sous couvert d’économie circulaire, de durabilité, de recyclage et de traçabilité environnementale, l’Union européenne met en place une architecture qui attribuera aux produits une identité numérique persistante. Le règlement ESPR, adopté en 2024, prévoit le développement de passeports numériques connectés à des identifiants uniques, accessibles par support de données, avec des droits d’accès différenciés et une interopérabilité organisée.

L’emballage rhétorique est écologique. La structure technique, elle, est autrement plus vaste.

Darles a trouvé l’expression juste : un cadastre mobilier. La formule est décisive, parce qu’elle dit ce que les discours institutionnels évitent de nommer. Un cadastre immobilier dit qui possède une terre, une maison, un lot. Un cadastre mobilier pourrait dire qui possède un objet, d’où il vient, par où il est passé, à quelle catégorie il appartient, quelle empreinte il porte, dans quel circuit il circule, à quel moment il change de main.

La moindre cafetière, la moindre tasse, la vieille paire de chaussures revendue sur une plateforme, le jouet, le textile, la batterie, l’appareil électroménager, l’objet de luxe : tout peut entrer dans la logique de l’identité numérique. Il ne s’agit plus seulement de savoir ce qui est vendu. Il devient possible de savoir ce qui est possédé.

À lui seul, le DPP serait déjà un bouleversement. Mais il prend une tout autre dimension lorsqu’on le replace dans le triptyque que LES LETTRES LIBRES analyse depuis Prison numérique à ciel ouvert, un essai toujours en cours d’actualisation et à publier : identité numérique des personnes, traçabilité monétaire, cadastre numérique des objets et bien plus encore.

Une personne identifiable. Un paiement traçable. Un objet identifié. La boucle se ferme.

L’ÉCOLOGIE COMME LANGUE DE LA TRAÇABILITÉ

L’économie circulaire est le grand mot de passe. Elle permet de présenter comme raisonnable ce qui aurait semblé insupportable sous un vocabulaire policier. Tracer un objet, mesurer son empreinte, contrôler sa durée de vie, organiser sa réparation, documenter sa revente : chaque étape peut être défendue séparément au nom de la vertu écologique.

Mais l’architecture ne se juge pas seulement à son intention affichée. Elle se juge à ce qu’elle rend possible.

Une infrastructure capable de suivre les objets peut servir à informer le consommateur. Elle peut aussi servir à fiscaliser, profiler, conditionner, restreindre, surveiller les reventes, documenter les habitudes de consommation, croiser les identifiants, renforcer les contrôles douaniers, alimenter les administrations et ouvrir un marché de conformité aux cabinets privés.

L’Union européenne dira que les données personnelles ne doivent pas être stockées dans le passeport numérique sans consentement explicite. Le texte le prévoit. Mais le problème ne se limite jamais à la donnée prise isolément. Il réside dans le croisement. Une application de scan, un téléphone, un compte, un paiement, une plateforme de revente, une adresse de livraison, une facture électronique, un identifiant de produit : il suffit que les pièces soient techniquement compatibles pour que la vie quotidienne devienne lisible par assemblage.

La surveillance moderne n’a pas toujours besoin d’un fichier unique. Il lui suffit de rendre les fichiers compatibles.

LES CABINETS DE CONSEIL, OU LA BOUCLE PARFAITE

Le rôle des grands cabinets de conseil mérite ici d’être nommé avec précision. Non parce qu’il faudrait réduire la mécanique européenne à tel ou tel acteur privé, mais parce que ces acteurs occupent désormais une place structurelle dans la fabrique de la conformité. Ils ne se contentent pas d’observer les règlements. Ils les traduisent en offres, en architectures, en feuilles de route, en promesses de transformation et en nouveaux marchés.

La boucle est parfaite : la puissance publique édicte l’obligation, le cabinet la reformule en opportunité, l’entreprise achète l’accompagnement pour se conformer, puis le même vocabulaire revient dans l’espace public sous les mots de confiance, d’interopérabilité, d’expérience utilisateur, de sécurité, de durabilité et de performance.

Deloitte fournit, à cet égard, un cas d’école. Dans son analyse consacrée à l’identité numérique européenne, le cabinet ne présente pas seulement eIDAS 2.0 comme une contrainte réglementaire. Il décrit une infrastructure commune de confiance, appelée à transformer les pratiques de la banque et de l’assurance, avec un objectif européen de 80 % de citoyens équipés d’un portefeuille d’identité numérique d’ici 2030. L’enjeu n’est donc pas marginal. Il touche à l’identification, à l’authentification, à la signature électronique, aux attestations certifiées, à l’onboarding, à la lutte contre la fraude et à la personnalisation des services.

Plus encore, Deloitte énonce explicitement que trois types d’identités sont couverts : l’identité citoyenne, l’identité organisationnelle et l’identité des objets, via notamment le Digital Product Passport. La continuité que LES LETTRES LIBRES analyse depuis Prison numérique à ciel ouvert, un essai toujours en cours d’actualisation et à publier, apparaît alors dans les propres termes de l’écosystème de conseil : identité des personnes, identité des organisations, identité des objets. La société de contrôle n’a pas besoin d’un grand manifeste. Il lui suffit d’une architecture commune et d’un dictionnaire technique.

Le second texte de Deloitte, consacré au Digital Product Passport, confirme le déplacement. Le passeport numérique des produits y est présenté comme un « carnet de santé numérique » pour chaque produit, regroupant composition, provenance des matériaux, empreinte environnementale et traitement en fin de vie. Le cadrage officiel est celui de la transparence socio-environnementale et de l’éco-conception. Mais le même document insiste aussitôt sur les transformations technologiques et opérationnelles nécessaires : serveurs cloud, réseaux fiables, transmission rapide des informations, supports de données, puces RFID, QR codes, standards d’intégrité et d’interopérabilité.

Autrement dit, derrière la vertu affichée de la durabilité, il y a une infrastructure lourde de collecte, de normalisation, de circulation et d’exploitation des données. Derrière le produit supposément mieux informé, il y a un objet qui devient point d’entrée dans un système. Derrière le consommateur mieux éclairé, il y a un client relié, profilable, fidélisable, adressable en continu.

Le vocabulaire employé est révélateur. Le DPP enrichirait l’expérience utilisateur, solidifierait la relation entre le consommateur et la marque, faciliterait l’accès aux données de première main, ouvrirait de nouveaux services, permettrait une personnalisation accrue et transformerait chaque produit en point d’interaction numérique. Ce n’est plus seulement la conformité qui parle. C’est le marketing de la traçabilité.

Voilà la boucle parfaite : ce qui est vendu au citoyen comme protection de la planète est vendu aux entreprises comme relation client continue ; ce qui est présenté au législateur comme transparence devient pour les marques une nouvelle couche de données propriétaires ; ce qui est décrit comme économie circulaire devient économie de l’interaction permanente.

Cette boucle est l’un des angles les plus précieux du dossier Darles, parce que son passage par Horizon 2020 lui donne une connaissance interne des dispositifs européens de financement, d’évaluation et de légitimation. Elle sait comment se présentent les projets. Elle sait quels mots ouvrent les portes. Innovation, durabilité, confiance, inclusion, interopérabilité, résilience : le lexique européen transforme la dépossession en progrès administratif.

Le pouvoir contemporain ne passe plus seulement par la loi. Il passe par les appels à projets, les consortiums, les standards techniques, les cabinets mandatés ou sollicités, les normes d’interopérabilité, les plateformes de conformité, les obligations de reporting, les marchés d’accompagnement et les promesses de transformation. Le citoyen voit un QR code. L’entreprise voit une obligation. Le cabinet voit un marché. L’administration voit une donnée. La plateforme voit une interaction. La marque voit une fidélisation. L’ensemble forme un régime.

C’est pourquoi le DPP ne doit pas être analysé seul. Il doit être replacé dans la même architecture que l’EUDI Wallet et la traçabilité monétaire. Une personne identifiable. Un objet certifié. Une transaction enregistrable. Un usage mesurable. Une conformité vérifiable. Un score environnemental mobilisable. Une fiscalité future imaginable. Aucun élément, pris isolément, ne suffit à établir la totalité du dispositif. Ensemble, ils dessinent une société où la preuve numérique précède la liberté d’agir.

La grande force du livre d’Emmanuelle Darles est précisément de refuser la séparation artificielle des dossiers à l’instar de LES LETTRES LIBRES. Ce qui se joue dans l’IA militaire se retrouve, transposé, dans les administrations civiles. Ce qui s’expérimente dans le ciblage se retrouve, adouci, dans l’identification. Ce qui commence comme optimisation finit comme condition d’accès. Ce qui se présente comme service devient dépendance. Ce qui promet la confiance organise la traçabilité.

LA CYBERSÉCURITÉ IMPOSSIBLE D’UN MONDE TOUT NUMÉRISÉ

Le projet serait déjà discutable si les États européens savaient protéger les données qu’ils exigent. Il devient vertigineux lorsqu’on constate l’état réel de la sécurité numérique. Fuites de données administratives, fichiers politiques exposés, bases clients revendues, identités aspirées, documents sensibles circulant sur le dark web : l’écart entre l’ambition de tout numériser et la capacité de protéger ce qui est numérisé devient abyssal.

Darles insiste sur ce point avec une simplicité brutale : il faut des moyens, des budgets, une volonté politique, des experts, une responsabilité. Or les États multiplient les infrastructures de collecte plus vite qu’ils ne renforcent les garanties. Ils numérisent avant de sécuriser. Ils centralisent avant de prouver qu’ils peuvent protéger. Ils exigent des citoyens une transparence croissante tout en échouant à empêcher l’exposition de leurs données.

Ce déséquilibre installe une accoutumance dangereuse. On finit par considérer comme normal que les données personnelles circulent, que les fichiers fuient, que les identités soient compromises, que les administrations minimisent, que les citoyens se résignent. La fuite devient le bruit de fond de la gouvernance numérique.

Dans ce contexte, le cadastre des objets n’est pas seulement une question de libertés publiques. C’est aussi une question de sécurité physique. Savoir qui possède quoi, à quelle adresse, à quel moment, avec quel niveau de valeur, intéresse évidemment l’administration. Cela intéresse aussi les fraudeurs, les cambrioleurs, les maîtres chanteurs, les groupes malveillants.

Numériser la possession, c’est aussi numériser la vulnérabilité.

L’ÉCOLE ET LA DÉPOSSESSION COGNITIVE

Le livre ne s’arrête pas à la surveillance. Il touche également l’éducation, c’est-à-dire le lieu où se forme ou se défait la capacité de jugement. Darles observe ses propres étudiants utiliser l’IA pour coder. En informatique, le code est un langage. Déléguer trop tôt ce langage à la machine, c’est risquer de ne plus l’apprendre. C’est perdre la lenteur formatrice de l’erreur, de la syntaxe, de la recherche, de l’effort, du raisonnement. Ce constat s’applique aussi à la grammaire de la langue. Qui ne maîtrise pas sa langue maternelle n’accède pas au monde libre !

L’IA est vendue comme auxiliaire pédagogique. Elle peut devenir machine à désapprendre. Elle propose la réponse avant que l’élève ait construit la question. Elle donne l’illusion de savoir avant l’épreuve de comprendre. Elle installe une dépendance douce, quotidienne, presque invisible.

Une IA ne remplace pas un psy. Une IA ne remplace pas un avocat. Une IA ne remplace pas un professionnel.

Cette formule de Darles vaut aussi pour l’enseignant. Un professeur n’est pas un distributeur de contenu. Il lit une classe, perçoit une fatigue, corrige une posture, entend une inquiétude, adapte une explication, distingue l’erreur féconde de l’incompréhension profonde. Il y a dans l’enseignement une présence que le calcul ne possède pas.

La dépossession cognitive commence lorsque l’on croit gagner du temps en abandonnant les gestes qui forment l’intelligence.

J’ai moi-même longuement écrit sur le sujet, et le Québec est un champion de cette dépossession.

Mais voyez ce que deviennent les systèmes qui ont cessé de feindre. Au Québec et en Belgique, on n’a pas harmonisé l’injustice des notes : on l’a dissoute dans la réussite de tous à tout prix. Une chronique du Journal de Montréal en exposait déjà la mécanique le 26 février 2019, sur la foi d’une enseignante qui parlait sous le sceau de l’anonymat, par peur des représailles. Fin juin, la direction fait remonter à 50 % les élèves échoués de justesse à 47, 48 ou 49 %, juste assez pour leur ouvrir des cours d’été payants d’où ils ressortent, ô miracle, à 80 %. Le 57, le 58 ou le 59 % devient le 60 % réglementaire, pour 3 points qu’on n’ira pas chicaner. L’enseignant qui s’obstine voit surgir une demande de révision, tranchée non par lui mais par un conseiller pédagogique, après quoi le taux de réussite frôle les 100 %. Qui proteste se voit reprocher son insubordination ; qui laisse trop de mauvaises notes s’accumuler est convoqué et sommé de dire ce qu’il fait pour la réussite de tous. On ment ainsi à l’élève sur sa valeur, au parent qui s’en doute, à la société sur sa performance, et les seuls gagnants sont les comptables de belles statistiques truquées grâce la collaboration docile de la tyrannique hiérarchie scolaire.

Le silence et le déni nous tuent.

Le chroniqueur y voyait matière à une superbe enquête. Sept ans plus tard, l’enquête n’est pas venue ; le procédé, lui, a prospéré. Ce n’est pas une rumeur, c’est un fait dont j’ai été le témoin.

Depuis, l’État québécois n’a pas seulement organisé la réussite de façade. Il a choisi la légalisation du silence. Le Code d’éthique imposé aux organismes scolaires depuis mars 2025 va beaucoup plus loin que les pressions ordinaires dont témoigne, en France, la trajectoire de Monsieur le Prof. Son article 8.1 stipule que le personnel doit agir avec loyauté envers l’organisme scolaire, « tant en cours d’emploi ou de mandat qu’après ». À vie, donc. Son article 8.2 impose un devoir de réserve dans la manifestation publique des opinions, interdisant tout propos pouvant causer préjudice à l’image ou à la réputation de l’organisme scolaire.

La conséquence concrète est glaçante : tout enseignant qui démissionne depuis mars 2025 ne peut plus témoigner librement des raisons de son départ sans courir le risque de violer ce code. Les 1 319 démissions d’enseignants réguliers enregistrées dans les écoles publiques québécoises pour l’année 2023-2024 ont été suivies d’un verrouillage symbolique du témoignage. Lafleur a pu écrire son livre. Ses homologues québécois futurs ne le pourront pas.

La France judiciarise. Le Québec légalise. Même logique : la critique de l’institution devient trahison.

La session d’examens est désormais en ballottage des deux côtés de l’Atlantique, et le Pacte d’excellence est une farce qui unit, avec force, les enseignants.

LA GRANDE RÉVÉLATION : L’ILLUSION DU CONTRÔLE

Le titre du livre est d’une précision redoutable. IA : L’illusion du contrôle ne dit pas seulement que l’IA contrôle. Il dit que nous croyons encore la contrôler.

C’est cela, le point central.

Nous croyons garder la main parce que nous signons les lois, validons les interfaces, acceptons les conditions générales, cliquons sur les cases, consultons les tableaux, lisons les alertes et gardons, quelque part, un humain devant l’écran. Mais cette présence humaine devient souvent décorative. Le processus a déjà cadré les options. Il a déjà réduit le champ du pensable. Il a déjà hiérarchisé les priorités. Il a déjà fabriqué l’évidence.

L’illusion du contrôle est la croyance que l’humain reste maître parce qu’il demeure présent dans la chaîne. Or la présence ne suffit pas. Il faut encore pouvoir comprendre, contester, interrompre, répondre, refuser. Sans ces pouvoirs, l’humain n’est pas dans la boucle. Il est au bout de la boucle.

Darles relie ainsi des sujets que l’on sépare trop souvent : IA militaire, modélisation sanitaire, reconnaissance algorithmique, censure des plateformes, Digital Product Passport, identité numérique, éducation, cybersécurité. Ce ne sont pas des dossiers isolés. Ce sont les fragments d’un même régime : celui d’une société administrée par les données, gouvernée par des modèles, surveillée par des infrastructures et rassurée par le mot innovation.

LES LETTRES LIBRES relie ce que l’actualité sépare. Le livre d’Emmanuelle Darles fait exactement cela : il révèle la continuité cachée entre la guerre et la vie civile, entre la cible et le consommateur, entre le tableau de bord et la loi, entre l’objet connecté et la fiscalité future, entre l’assistant numérique et la perte du jugement.

CE QUI RESTE À SAUVER

Il ne s’agit pas de refuser tout outil. Il s’agit de refuser l’abdication. La question n’est pas de savoir si une machine peut aider. Elle est de savoir à quel moment l’aide devient substitution, à quel moment la substitution devient dépendance, à quel moment la dépendance devient contrôle.

Une société libre n’est pas une société sans technique. C’est une société qui garde le pouvoir de nommer la technique, de la limiter, de la contredire et de lui retirer l’autorité lorsqu’elle prétend décider à la place des vivants.

Le nouveau livre d’Emmanuelle Darles oblige à regarder l’IA sans folklore. Plus de magie. Plus de neutralité. Plus de petit génie numérique posé sur l’épaule de l’homme moderne. Derrière l’interface, il y a une généalogie militaire. Derrière la fluidité, il y a une chaîne de commandement. Derrière l’économie circulaire, il peut y avoir le cadastre des objets. Derrière l’assistance cognitive, il peut y avoir l’atrophie du jugement. Derrière la promesse de contrôle, il y a souvent le retrait de celui qui croyait encore commander.

Je referme cette enquête avec une certitude froide : le combat décisif ne portera pas seulement sur la protection de nos données, mais sur la sauvegarde de notre capacité à juger. Car une civilisation peut survivre à beaucoup de machines. Elle ne survit pas longtemps au moment où elle accepte, soulagée, de ne plus penser par elle-même.

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Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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