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OUSSAMA AMMAR, OU LA LUCIDITÉ COMME DERNIÈRE FORME DE COURAGE

Depuis son histoire familiale marquée par la guerre, Oussama Ammar livre une analyse sans concession du Moyen-Orient. Entre lucidité sur les rapports de force et critique des discours occidentaux, il esquisse une voie rare vers une paix fondée sur la reconnaissance mutuelle.

Silhouette sur une jetée au crépuscule face à la mer calme, horizon ouvert, image évoquant la lucidité, la solitude et la réflexion sur le conflit au Moyen-Orient
Face à l’horizon, une silhouette tient seule, suspendue entre deux rives. C’est dans cet intervalle, entre mémoire et lucidité, que peut encore se formuler une parole capable de rompre avec les récits qui dispensent de regarder le réel.

De la bibliothèque municipale au Sud-Liban : portrait d’une voix qui refuse les coalitions narratives

« Mon humanité est liée à la tienne, car nous ne pouvons être pleinement humains qu’ensemble. »

Desmond Tutu, No Future Without Forgiveness, 1999

J’écrivais depuis des mois un essai sur la guerre en Iran, une chronologie dévastatrice qui ne cessait de s’allonger à mesure que le conflit refusait de se résoudre. Le 18 avril 2026, j’ai ouvert au petit matin la newsletter d’Oussama Ammar intitulée « Israël n’est pas mon ennemi » (Ammar, 2026a). Après en avoir achevé la lecture, j’ai posé mon crayon. J’ai demandé à Oussama l’autorisation d’en citer des extraits ; elle m’a été accordée. Puis j’ai repensé au podcast que nous avions enregistré quelques semaines plus tôt pour LA VOIX QUI LIBÈRE, et j’ai compris qu’il fallait écrire cet article avant de reprendre l’essai. Parce qu’il existe des voix qui déplacent, qui obligent à ralentir, et qui disent à voix nue ce que la géopolitique, saturée d’abstractions, a cessé de pouvoir formuler.

L’ÉTINCELLE

Il faut commencer par ce geste minuscule : poser un crayon. J’étais plongée dans les PARTIES V et VI de mon essai, aux prises avec la mécanique de Pax Silica, l’épuisement des arsenaux, la diplomatie du rapport de force en avril 2026. Je documentais les structures, je cartographiais les basculements, je traquais les causalités. Ce que je cherchais en vain dans les communiqués et les rapports, Oussama venait de le déposer sur une page : une parole qui ne ment pas sur ce qu’elle coûte.

Ce n’est pas anecdotique. La dissidence documentée, ligne éditoriale de ce média, ne se nourrit pas uniquement de faits vérifiés et de sources croisées. Elle a besoin, à intervalles réguliers, de voix incarnées qui rappellent pourquoi l’on documente, et contre quoi. Oussama a écrit ce texte depuis Dubaï, où il réside, mais il l'a écrit avec le Sud-Liban chevillé au corps, ce Sud-Liban d'où sa mère a dû être exfiltrée après la quatrième destruction de sa maison. Cette adresse double, l’exil et la terre, confère à chaque phrase une densité que les commentaires occidentaux sur la région ne produisent jamais.

UNE PAROLE SITUÉE

Oussama écrit depuis une famille chiite du Sud-Liban dont la grand-mère a été tuée par l’armée israélienne, dont les membres sont morts sous les bombes, dont la maison maternelle a été détruite quatre fois. Il n’écrit pas, je le cite, d’un plateau télé, d’un amphi, d’un keffieh acheté sur Instagram. Cette précision d’adresse n’est pas rhétorique : elle fonde l’autorisation d’écrire, et elle disqualifie par avance les lectures confortables.

Car Oussama ne se contente pas de raconter sa douleur. Il analyse la structure qui l’a produite. Le Hezbollah, explique-t-il, est bien plus qu’une milice : un État parallèle dans l’État, pourvoyeur de billets verts quand les banques libanaises se sont effondrées, prêteur quand la République avait failli, protecteur d’une région chiite longtemps rejetée par le reste du pays. Cette honnêteté sur les raisons de l’enracinement du Hezbollah est exactement ce que les discours pro ou anti manquent systématiquement.

Puis vient la lucidité qui tranche. L’Iran, écrit Oussama, a colonisé le Sud-Liban, non par la force mais par la proximité idéologique et l’achat de biens et services. Et ce pari, sa propre communauté chiite le paie aujourd’hui en sang. La phrase est impossible à prononcer pour qui n’a pas, comme lui, enterré les siens. Elle rejoint, à l’échelle d’une vie, ce que mon essai documente à l’échelle d’un trimestre : la logique iranienne d’appui sur les fronts libanais et yéménite a produit une guerre totale dont les populations locales sont, comme toujours, les premières victimes.

LA LUCIDITÉ DU RAPPORT DE FORCE

Mon essai sur l’Iran s’ouvre sur Thucydide : « La cause réelle, quoique la moins avouée, c’est que la puissance croissante d’Athènes inspirait des craintes aux Lacédémoniens et les contraignait à la guerre. » Je ne pensais pas y trouver un écho contemporain aussi net que celui d’Oussama. Car ce qu’il fait, avec une économie de moyens frappante, c’est précisément ce que réclame Thucydide : nommer la cause réelle.

Israël, écrit Oussama, est un État fort, installé, qui a l’intention de durer. Les pays arabes lui ont fait la guerre, ils ont perdu. Dans les rapports de force, il y a des forts et des faibles. Cette phrase, dans l’espace médiatique francophone actuel, vous expose à la lapidation sémantique. Oussama la prononce quand même, et il ajoute que les Libanais ont deux choix : accepter l’existence d’Israël et négocier la paix, ou la guerre jusqu’à l’extinction d’un des deux camps. La lucidité n’est pas un parti pris, c’est l’énoncé d’un seuil.

Cette posture analytique fait écho, à quelques semaines d’intervalle, à ce que documente la conclusion géoéconomique de mon essai Iran : l’échec retentissant de la médiation diplomatique occidentale, l’épuisement des arsenaux, la recomposition silencieuse de l’ordre multilatéral par Pékin, et l'émergence de Pax Silica, cette initiative diplomatique américaine qui tente de fédérer les nations technologiques alignées autour des semi-conducteurs et de l'IA. Dans ce paysage, la voix d’Oussama ne décrit pas un climat : elle indique une sortie possible. Et cette sortie passe par le refus du déni.

LA COALITION DES OPINIONS GRATUITES

Le passage le plus incisif de la newsletter dresse le catalogue de ceux qui parlent du Moyen-Orient sans y avoir perdu personne : militants de gauche opposés à toutes les guerres sauf celles qui les arrangent, universitaires occidentaux qui plaquent une grille décoloniale sur une région qu’ils ne connaissent pas, influenceurs qui se sont construit une carrière autour du keffieh, diplomates européens qui ont bâti la leur sur la prolongation du conflit, célébrités qui signent des tribunes entre deux tournages. Oussama les résume en une formule qui devrait hanter tout commentateur honnête : « leurs opinions ne leur coûtent rien. Nous, si. »

Cette critique n’est pas un coup de sang, elle prolonge la réflexion philosophique qu’Oussama développait dans le podcast LA VOIX QUI LIBÈRE (Ammar & Lejeune, 2026) sur le succès comme piège narratif et sur le populisme comme construction simplifiée. Même grille analytique : dans les deux cas, des récits publics se construisent en dehors de toute vérification incarnée, et ces récits, une fois installés, produisent des effets politiques réels sur des populations qui ne les ont ni demandés ni votés.

C’est exactement ce que je décris, dans un autre registre, quand j’analyse la dépossession numérique des citoyens par des plateformes dont ils n’ont pas choisi les architectes, la soumission médiatique qui transforme le journalisme en relais institutionnel, ou le théâtre du vide que donnent à voir les diplomaties occidentales post-Davos 2026. Partout, la même mécanique : des opinions qui ne coûtent rien à ceux qui les émettent, et qui coûtent tout à ceux qui les subissent. Oussama, en trois lignes, synthétise ce que je déploie sur des milliers de mots. Il a pour lui la chair ; j’ai pour moi la documentation. Les deux, ensemble, peuvent former une contre-parole.

D’OÙ VIENT CETTE VOIX

Il faut, pour comprendre d’où Oussama tire cette capacité à écrire ce qu’il écrit, remonter à l’enfance. Dans le podcast, il raconte que sa mère, n’ayant pas les moyens de la garde, le déposait dans les bibliothèques municipales. Il n’est pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, et c’est précisément cela qui fait sa valeur aujourd’hui. Il a appris la lecture, comme il le dit lui-même, de la façon la moins snob possible. Il connaît la valeur du travail, le poids des efforts consentis par sa famille, la discipline que réclame l’ascension quand on ne part de rien.

Cette formation intérieure explique, pour moi, pourquoi Oussama n’est pas un entrepreneur ordinaire. Ce qui le distingue n’est pas le chiffre d’affaires, ni le réseau, ni la capacité à lever des fonds ; c’est qu’il sait écrire, qu’il sait raconter, qu’il manie la langue française avec une densité rare. Dans un écosystème entrepreneurial saturé de discours creux, de formules recyclées et d’anglicismes transactionnels, Oussama écrit une prose qui tient. La lecture, chez lui, n’est pas une posture de gentleman cultivé : c’est l’outil de sa liberté.

Or c’est précisément ce point que développait notre podcast, avec pour appui explicite la lecture spinoziste de la liberté : la conscience des déterminismes comme condition même de l’affranchissement. Oussama l’incarne. Parce qu’il connaît ses déterminations (Libanais, chiite, famille meurtrie, exil émirati), il peut écrire sur elles sans en être prisonnier. La discipline intérieure qu’il revendique, cette hygiène intellectuelle qu’il oppose à l’effort minimal favorisé par les intelligences artificielles, devient ici discipline géopolitique : la capacité à tenir ensemble, dans un même paragraphe, la douleur et la reconnaissance de l’autre. Peu de plumes contemporaines y parviennent.

UBUNTU, MANDELA ET LA GRAMMAIRE DE LA PAIX

Oussama termine sa newsletter sur Nelson Mandela, et sur deux mots anglais qui l’ont, dit-il, marqué dans l’enfance : forget et forgive. Puis il écrit, en arabe, cette phrase qui clôt son texte : منرجع منبني, « nous reviendrons, nous reconstruirons ». Mandela n’est pas ici une référence décorative. C’est la seule issue explicite qu’Oussama propose à la spirale libanaise, et c’est elle qu’il faut prendre au sérieux.

Derrière Mandela, il y a Desmond Tutu, et derrière Tutu, il y a Ubuntu. Cette philosophie bantoue, que Tutu a théorisée comme grammaire du processus sud-africain de réconciliation, tient dans une formule : « je suis parce que nous sommes ». L’humanité de l’autre n’y est pas séparable de la mienne. Blesser l’autre, c’est se blesser soi-même. Reconnaître l’autre, c’est exister pleinement. C’est cette grammaire-là, exactement, qu’Oussama convoque quand il écrit que les Libanais et les Israéliens partagent un destin, une culture, une proximité que l’œil ne distingue pas. Ubuntu n’est pas un exotisme africain : c’est le nom d’une vérité anthropologique que toute civilisation ayant connu la paix a fini par reconnaître sous une forme ou une autre.

Mais Ubuntu, isolé, peut être retourné contre lui-même. Récupéré par les discours différentialistes qui font de l’altérité un mur plutôt qu’un pont, il se replie en identitarisme et perd sa charge émancipatrice. Pour qu’il tienne, il lui faut un second appui philosophique, et c’est Francis Wolff qui le fournit. Dans son Plaidoyer pour l’universel, il rappelle que l’universel n’est pas une construction occidentale à déconstruire, mais une exigence anthropologique dont dépend toute émancipation réelle. Il s’agit, écrit-il, de rendre aux idées universalistes « toute leur puissance mobilisatrice et critique ». Contre le relativisme qui dit « chaque camp a sa vérité », contre le différentialisme qui dit « vous ne pouvez pas comprendre, vous n’êtes pas d’ici », Wolff affirme qu’il existe une mesure commune à partir de laquelle la paix peut être pensée.

Les deux gestes sont indissociables. Sans universel, Ubuntu n’est qu’un folklore que l’on récite dans les colloques. Sans Ubuntu, l’universel reste une abstraction froide, sans corps et sans larmes. C’est la conjonction des deux qui forme la seule architecture possible d’une paix réelle : une reconnaissance incarnée de l’autre, appuyée sur une exigence de mesure commune qui empêche cette reconnaissance de se replier en particularisme. Oussama, sans le formuler philosophiquement, fait exactement cela quand il écrit que sa communauté a parié sur l’alliance iranienne et que ce pari a échoué, et qu’il tend néanmoins la main au voisin israélien. Il reconnaît l’autre depuis sa chair meurtrie, et il le reconnaît au nom d’une humanité partagée qui transcende les appartenances.

CE QUE CELA NOUS DIT, À NOUS

Il y a dans le geste d’Oussama Ammar une leçon que les diplomaties occidentales, figées dans leurs postures et leurs carrières, semblent incapables d’entendre. La paix au Moyen-Orient ne viendra pas de ceux qui habitent confortablement leurs certitudes. Elle viendra, si elle vient, de ceux qui habitent pleinement leur altérité : ceux qui, ayant tout perdu, choisissent encore de reconnaître l’autre. Mandela l’a fait après vingt-sept ans de prison. Tutu l’a théorisé. Wolff l’a refondé philosophiquement. Oussama l’écrit depuis Dubaï, dans une prose française d’une tenue admirable, pendant que les drapeaux libanais et israéliens flottent, pour la première fois depuis longtemps, du même côté de la rue.

Je retiens de cette lecture, pour ma part, une exigence précise. Documenter ne suffit pas. Il faut aussi savoir reconnaître, quand elles paraissent, les voix qui déplacent le cadre. Celle d’Oussama Ammar en fait partie. Elle m’a fait poser mon crayon, elle m’a fait repenser mon essai, elle m’a rappelé pourquoi j’écris : non pas pour accumuler des preuves, mais pour ouvrir, ligne après ligne, l’espace d’une pensée libre, universaliste et longue. Contre les coalitions d’opinions gratuites. Contre les récits qui dispensent de la chair. Pour une paix qui ne soit ni un slogan ni une capitulation, mais l’exercice patient d’une humanité commune.

Oussama Ammar écrit : « Nous reviendrons, nous reconstruirons ». Il faudrait pouvoir le dire aussi en français, et en toutes les langues du monde.

D’ici là, pensez libre.

Revenez.

Vous voudrez ensuite faire partie de la famille LLL.

BIBLIOGRAPHIE

Ammar, O. (2026, 18 avril). Israël n’est pas mon ennemi. Better Call Ouss! https://bettercallouss.substack.com/p/israel-nest-pas-mon-ennemi

Ammar, O., & Lejeune, A.-E. (2026). Liberté, illusion du succès et discipline intérieure à l’ère de l’IA [Épisode de podcast]. La Voix qui libère, LES LETTRES LIBRES. https://www.youtube.com/watch?v=vVrbYCqfxuo

Mandela, N. (1994). Long Walk to Freedom: The Autobiography of Nelson Mandela. Little, Brown & Company.

Spinoza, B. (2005). Éthique (B. Pautrat, Trad.). Éditions du Seuil. (Ouvrage original publié en 1677)

Taleb, N. N. (2012). Antifragile: Things That Gain from Disorder. Random House.

Thucydide. (2000). La Guerre du Péloponnèse (D. Roussel, Trad.). Les Belles Lettres. (Ouvrage original du Ve siècle av. J.-C.)

Tutu, D. (1999). No Future Without Forgiveness. Doubleday.

Wolff, F. (2019). Plaidoyer pour l’universel : fonder l’humanisme. Fayard.

Lejeune, A.-E. (2026). L’Iran : une chronologie dévastatrice. Janvier 2026 : du soulèvement populaire à la guerre régionale [Essai]. LES LETTRES LIBRES. À PARAÎTRE.

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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