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QUI GOUVERNE INTERNET ? LE POUVOIR INVISIBLE DES INFRASTRUCTURES

Un site peut devenir inaccessible sans que son contenu disparaisse. Entre protocoles, chiffrement et dépendances numériques, le pouvoir s’exerce aussi dans l’architecture d’Internet, là où se joue la possibilité concrète de communiquer librement.

Gros plan sur des câbles à fibre optique turquoise et jaune raccordés à des équipements réseau dans une baie informatique.
Câbles réseau et équipements informatiques. Photo : Brett Sayles / Pexels.

DE « ⁠COMMENT ÇA MARCHE ?⁠ » À « ⁠QUI DÉCIDE ?⁠ »

À Chiara et Bianca, Francesca Musiani dédie son livre La politique dans les réseaux. Pouvoirs et infrastructures numériques avec une question d’enfant : « ⁠Maman, comment ça marche, Internet ?⁠ »

La question paraît élémentaire. Elle ne l’est pas. Nous savons utiliser Internet sans savoir ce qui le fait fonctionner. Nous ouvrons un navigateur, écrivons une adresse, envoyons un message, stockons un document dans le cloud, consultons une vidéo ou effectuons un paiement. Entre le geste et son résultat, toute une architecture disparaît derrière l’apparente simplicité de l’usage.

C’est précisément cette disparition que Francesca Musiani, directrice de recherche au CNRS et directrice du Centre Internet et Société, entreprend de mettre au jour. Son livre, fruit de quinze années d’enquêtes, ne s’intéresse pas d’abord à ce que nous voyons sur Internet, mais à ce qui rend possible ce que nous voyons. Protocoles, standards, serveurs, systèmes de noms de domaine, architectures de chiffrement, intermédiaires techniques, dispositifs de surveillance : la politique ne commence pas seulement lorsque surgit une loi ou lorsqu’un gouvernement prononce une interdiction. Elle se loge aussi dans les conditions matérielles et logicielles de circulation de l’information.

« ⁠Étudier la gouvernance, c’est fouiller et examiner les “points de contrôle” invisibles qui peuplent Internet, et en déterminer les implications sociales, économiques et politiques.⁠ »

La question d’enfant change alors de nature. Comment fonctionne Internet ? Mais surtout : qui peut intervenir sur son fonctionnement ? Qui peut modifier une règle, bloquer un chemin, imposer un standard, introduire une exception, maintenir un service, en fermer l’accès ou rendre sa propre dépendance réversible ?

Sous la surface des écrans, c’est bien une question de pouvoir qui se dessine.

LE POUVOIR NE SE TROUVE PAS SEULEMENT LÀ OÙ SE TROUVE LE DÉCIDEUR

Nous avons appris à identifier le pouvoir à des institutions, des gouvernements, des tribunaux, des administrations, des dirigeants d’entreprise. L’approche de Francesca Musiani oblige à déplacer le regard.

Un protocole informatique ne vote pas une loi. Il ne prononce pas de jugement. Il ne signe aucun décret. Pourtant, il définit des règles de communication entre des composantes du réseau. Il détermine ce qui peut circuler, sous quelle forme, selon quelles conditions, avec quelles possibilités d’accès ou d’interopérabilité.

Lors de notre entretien dans La Voix qui libère, Francesca Musiani le formule en revenant sur une conception trop exclusivement institutionnelle du pouvoir : un protocole ne décide pas comme déciderait une personne, mais il organise des possibilités d’action.

Cette distinction est essentielle. Le pouvoir technique ne remplace pas le droit. Il lui offre une prise. Une décision juridique, politique ou économique peut devenir effective parce qu’une infrastructure permet de l’exécuter.

C’est pourquoi l’infrastructure ne se réduit ni aux câbles sous-marins, ni aux centres de données, ni aux machines. Dans La politique dans les réseaux, elle est pensée par sa fonction. Un protocole, un système de résolution de noms, une architecture logicielle ou un intermédiaire peuvent devenir une infrastructure dès lors qu’ils structurent, permettent ou contraignent les relations qui composent Internet.

L’enjeu apparaît alors avec netteté : tous les acteurs ne disposent pas de la même capacité de modifier cette infrastructure. Certains peuvent agir sur elle. D’autres ne peuvent que s’y adapter.

La dépendance commence ici.

Et le pouvoir aussi.

LE DNS : GOUVERNER LE CONTENU PAR LE CHEMIN D’ACCÈS

Le Domain Name System, DNS, offre l’un des exemples les plus accessibles de cette politique de l’infrastructure.

Son rôle initial est d’une banalité trompeuse. Il permet de faire correspondre un nom de domaine intelligible pour un être humain à l’adresse numérique utilisée par les machines. Sans lui, il faudrait mémoriser des suites de chiffres pour accéder aux ressources du réseau.

Mais une fonction créée pour permettre l’accès peut également servir à l’empêcher.

Le livre de Francesca Musiani revient notamment sur Operation In Our Sites, lancée par les autorités américaines pour lutter contre des violations présumées du droit de la propriété intellectuelle. Plutôt que de supprimer directement le contenu ou de saisir physiquement le serveur qui l’héberge, les autorités peuvent agir à un autre niveau : celui du nom de domaine.

Le contenu demeure. Le chemin qui permet ordinairement de l’atteindre est interrompu ou redirigé.

La distinction est fondamentale. Gouverner le contenu par l’infrastructure consiste à ne plus agir seulement sur ce qui est publié, mais sur les conditions techniques permettant d’y accéder.

Les affaires Rojadirecta et Dajaz1 ont mis en lumière les difficultés de cette méthode. Des critiques juridiques ont porté sur les garanties procédurales et la charge de la preuve. Des critiques techniques ont interrogé sa stabilité et son efficacité. Rojadirecta a pu déplacer son activité vers une autre extension de domaine, montrant qu’une mesure appliquée à un point précis de l’infrastructure ne supprime pas nécessairement la ressource qu’elle vise.

Ce déplacement n’est pas anodin. Lorsqu’une fonction générale d’Internet est mobilisée pour atteindre un objectif particulier, les effets peuvent excéder cet objectif.

Un nom de domaine peut mener à plusieurs contenus. Un accès à Internet permet une multitude d’activités. Un moteur de recherche ne classe pas uniquement les ressources contestées. Une infrastructure conçue pour assurer la circulation générale de l’information n’est pas un outil chirurgical.

Le problème posé dépasse donc largement la propriété intellectuelle.

À partir du moment où un pouvoir découvre qu’il peut gouverner un contenu en contrôlant le chemin qui y conduit, l’infrastructure devient un enjeu direct de liberté d’expression, d’accès au savoir et de souveraineté juridique.

SIGNAL : QUAND LE CODE PROTÈGE UNE LIBERTÉ

Il serait pourtant faux de ne voir dans l’infrastructure qu’un instrument de contrôle.

La même architecture qui peut contraindre peut aussi protéger.

Le chiffrement en fournit l’illustration la plus claire.

Dans une communication chiffrée de bout en bout, la confidentialité ne repose pas uniquement sur la promesse d’une entreprise ou sur l’existence d’une règle juridique. Elle est inscrite dans le dispositif technique lui-même. Lorsque le système fonctionne comme prévu, le message n’est lisible que par les personnes autorisées à y accéder.

La liberté devient donc, au moins en partie, propriété de l’architecture.

Le cas de Signal intéresse particulièrement Francesca Musiani parce qu’il montre comment un protocole peut s’imposer comme référence sans passer par le mécanisme classique de la loi. Le protocole Signal a progressivement acquis une position de quasi-standard dans le domaine des messageries chiffrées de bout en bout. D’autres services ont adopté tout ou partie de ses principes.

Une question immédiatement politique apparaît alors : qui édicte les règles lorsque la règle est inscrite dans le code ?

Un parlement possède des procédures identifiables. Une loi peut être débattue, votée, contestée, interprétée par un juge. La normalisation technique obéit à d’autres circuits. Des développeurs, des fondations, des consortiums, des organismes de standardisation et des entreprises peuvent participer à des décisions qui auront des conséquences directes sur la confidentialité de millions de personnes.

Cela ne suffit pas à rendre ces décisions illégitimes. Cela oblige à interroger leur légitimité.

Qui participe ? Qui comprend les enjeux techniques ? Qui peut proposer une modification ? Qui peut la refuser ? Qui possède les compétences permettant d’influer réellement sur la norme ?

La question devient plus aiguë encore lorsque les États souhaitent ménager un accès aux communications chiffrées pour poursuivre des objectifs de sécurité, de renseignement ou de lutte contre la criminalité.

Le conflit est connu. Il oppose des objectifs également présentés comme fondamentaux : protéger la confidentialité des communications, permettre des enquêtes, prévenir des crimes, préserver la sécurité générale du système.

Mais une difficulté technique interdit le confort des slogans : affaiblir une architecture de chiffrement pour créer une possibilité d’accès ne revient pas à construire une porte qui ne s’ouvrirait que devant la bonne autorité et uniquement devant la bonne personne. Modifier la propriété générale du système peut modifier la sécurité générale du système.

La protection offerte par le chiffrement peut donc être techniquement robuste et politiquement fragile.

La liberté inscrite dans le code demeure inséparable de l’environnement juridique qui autorise ce code à rester ce qu’il est.

BITCOIN : SUPPRIMER LE CENTRE NE SUPPRIME PAS LE POUVOIR

Bitcoin semble proposer l’expérience inverse : construire un système dans lequel la confiance ne dépendrait plus d’une autorité centrale.

La promesse est connue. Pas de banque centrale. Pas de tiers unique chargé de dire quelle transaction doit être reconnue. Une architecture distribuée doit permettre au système de fonctionner sans maître.

Mais une architecture décentralisée ne produit pas mécaniquement une politique décentralisée.

La fourche involontaire de Bitcoin de mars 2013 constitue, dans le livre de Francesca Musiani, un moment révélateur. Un problème technique conduit alors à l’existence simultanée de deux versions incompatibles de la blockchain. Le système doit choisir. Des développeurs, des mineurs et des acteurs disposant de capacités particulières doivent se coordonner pour rétablir une chaîne commune.

Notre invitée à La Voix qui libère précise toutefois que son enquête porte principalement sur les premières années de Bitcoin, limite temporelle qu’elle revendique lorsqu’elle analyse cet épisode.

La crise révèle ce que le fonctionnement ordinaire masquait.

L’absence d’un centre institutionnel n’est pas l’absence de gouvernance.

Le pouvoir réapparaît ailleurs : dans la maîtrise du code, dans la puissance de calcul, dans les communautés de développeurs, dans les infrastructures économiques indispensables au fonctionnement de l’écosystème, dans les plateformes d’intermédiation.

Francesca Musiani ne transforme pas pour autant Bitcoin en système secrètement centralisé. Le raisonnement serait trop simple. Son enquête montre autre chose : la décentralisation doit toujours être accompagnée d’une question.

Décentralisation de quoi ?

Une architecture peut répartir certaines fonctions tout en concentrant d’autres capacités. Elle peut supprimer un ancien point de contrôle et en faire apparaître un nouveau. Elle peut disperser la décision sans abolir les asymétries de compétence, de ressources ou de puissance.

Déplacer le pouvoir ne signifie pas le faire disparaître.

Bitcoin : la liberté sous condition
Le 5 février 2026, le Bitcoin chute brutalement sous l’effet d’un resserrement monétaire anticipé. L’actif prétendument indépendant révèle sa dépendance aux décisions politiques, transférant le risque aux épargnants et confirmant son intégration au système financier.

Cette leçon vaut bien au-delà de Bitcoin. Les architectures fédérées, les réseaux distribués, les logiciels libres et les communs numériques peuvent ouvrir d’autres possibilités de gouvernance. Ils ne dispensent jamais de regarder qui maintient le système, qui possède les compétences nécessaires, qui supporte ses coûts et qui peut réellement modifier ses règles.

LA RUSSIE : QUAND LE CONTRÔLE DESCEND DANS L’INFRASTRUCTURE

Avec l’Internet russe, le changement d’échelle est considérable.

Le livre analyse la surveillance SORM, la loi Yarovaya, les obligations imposées aux opérateurs, les dispositifs de filtrage, l’action de Roskomnadzor et l’évolution du Runet. Le droit, les équipements techniques, les fournisseurs d’accès et les institutions de contrôle s’imbriquent progressivement.

L’État ne se contente plus de dire ce qui est interdit. Il cherche à rendre l’interdiction techniquement opératoire.

La distinction entre droit et infrastructure s’efface alors. Une loi crée une obligation. Un opérateur doit la traduire en configuration technique. Un dispositif de filtrage transforme cette configuration en restriction d’accès. La chaîne entière devient l’instrument de la décision.

Pour autant, Francesca Musiani refuse l’image commode d’un contrôle devenu absolument total.

Les fournisseurs bricolent. Les utilisateurs contournent. Les technologies ne produisent pas toujours exactement les effets attendus. Les réseaux se recomposent. Il subsiste un écart entre la capacité de contrôle revendiquée et la capacité de contrôle effectivement exercée.

Cet écart est politique.

Il constitue l’espace dans lequel apparaissent les résistances, les détournements, les imperfections et les possibilités de sortie.

La guerre en Ukraine a cependant accéléré une dynamique déjà engagée : autonomisation accrue du Runet vis-à-vis de l’Internet mondial, renforcement des capacités de filtrage, de blocage et de surveillance, réduction progressive de certains espaces de contournement.

Le cas russe ne permet pas d’assimiler les démocraties aux régimes autoritaires. Francesca Musiani le dit explicitement. Il permet en revanche de poser aux démocraties une question qu’elles ne peuvent éluder : quels instruments construisent-elles elles-mêmes ?

Filtrage, identification, traçage, contrôle des accès, collecte de données, surveillance technique. Les catégories d’outils ne changent pas nécessairement de nature selon le régime qui les emploie. Ce sont leurs finalités, leurs limites, leur contrôle et les garanties qui entourent leur usage qui deviennent décisifs.

Une démocratie ne cesse pas d’être une démocratie parce qu’elle possède des capacités techniques de contrôle.

Mais aucune capacité technique de contrôle ne devrait être pensée indépendamment des conditions permettant d’en empêcher l’extension.

SOUVERAINETÉ NUMÉRIQUE : ÊTRE SOUVERAIN, C’EST AUSSI POUVOIR PARTIR

Le débat sur la souveraineté numérique souffre souvent d’une illusion : la souveraineté consisterait à tout posséder, tout produire et tout contrôler soi-même.

Cette conception confond autonomie et autarcie.

Dans notre entretien, Francesca Musiani propose un déplacement beaucoup plus exigeant. La souveraineté numérique peut être comprise comme une capacité à choisir ses dépendances.

Aucun État européen ne produit seul toutes les composantes dont dépend son économie numérique. Aucun système complexe n’existe sans interdépendance. Le problème n’est donc pas l’existence de la dépendance en elle-même.

Le problème commence lorsque la dépendance devient asymétrique.

Lorsqu’un acteur peut facilement se passer de l’autre tandis que l’autre ne peut plus se passer de lui, la coopération change de nature.

Le cloud offre un cas particulièrement éclairant. Demander où se trouve un centre de données et quelle entreprise en est propriétaire est nécessaire. Ce n’est pas suffisant.

Il faut descendre dans les couches.

Qui contrôle les logiciels ?

Qui a défini les standards ?

Qui possède les compétences permettant de maintenir le système ?

Qui maîtrise les outils de migration ?

Combien coûterait une sortie ?

Quelle interruption de service provoquerait-elle ?

Existe-t-il un fournisseur alternatif ?

Une infrastructure peut être localisée sur le territoire européen, être exploitée dans un cadre juridique européen et demeurer techniquement dépendante d’un ensemble économique ou logiciel extérieur.

Inversement, la participation d’un acteur privé n’abolit pas automatiquement toute capacité de décision publique si l’architecture laisse subsister des possibilités de choix, de diversification ou de sortie.

Cette conception modifie profondément la question de la souveraineté.

Posséder n’est plus le seul critère.

La réversibilité devient centrale.

Un acteur souverain n’est pas seulement celui qui détient une infrastructure. C’est aussi celui qui peut changer de fournisseur, modifier l’arrangement, maintenir le service en situation de crise, imposer certaines conditions, diversifier ses dépendances ou refuser qu’une relation devienne irréversible.

Pour l’Europe, le défi ne consiste donc pas nécessairement à tout reproduire sur son territoire. Il consiste à savoir avec précision où se trouvent les dépendances critiques, lesquelles peuvent être assumées, lesquelles doivent être mutualisées et lesquelles doivent être diversifiées.

La souveraineté numérique ne supprimerait pas l’interdépendance.

Elle empêcherait qu’elle se transforme en captivité.

CENTRALISER N’EST PAS UNE LOI DE LA NATURE

La question se retrouve dans la modération des contenus.

Les plateformes centralisées ont imposé l’idée qu’un espace numérique de grande ampleur devrait nécessairement posséder un centre capable de déterminer et d’appliquer les règles communes.

Les architectures fédérées proposent une autre organisation. Plusieurs communautés, plusieurs serveurs et plusieurs administrateurs peuvent coopérer sans être entièrement soumis à une autorité unique. Des valeurs communes peuvent coexister avec des règles adaptées à des contextes différents.

La modération peut alors être plus proche des communautés concernées, plus contextuelle et plus distribuée.

Cette possibilité n’abolit pas les difficultés. L’interopérabilité doit être assurée. Des responsabilités doivent être distribuées. Des ressources doivent financer le maintien du système. Le passage à l’échelle demeure délicat.

Le choix n’oppose donc pas une centralisation nécessairement mauvaise à une décentralisation nécessairement vertueuse.

Il consiste à refuser que la centralisation devienne l’option par défaut simplement parce que les acteurs déjà dominants disposent de la taille, du capital et des infrastructures nécessaires pour l’imposer comme évidence.

Une infrastructure qui paraît naturelle devient difficile à contester.

C’est précisément la force du travail de Francesca Musiani : rappeler que ce qui semble aller de soi a été construit, choisi, négocié, stabilisé et parfois contesté.

D’autres configurations ont existé.

D’autres restent possibles.

L’IA : QUAND NOS PRODUCTIONS DEVIENNENT MATIÈRE PREMIÈRE

L’intelligence artificielle occupe volontairement une place réduite dans La politique dans les réseaux.

Ce choix est méthodologique. Le livre restitue quinze années d’enquêtes sur les infrastructures d’Internet, leurs protocoles, leurs standards et leurs institutions. Francesca Musiani refuse de projeter rétrospectivement l’IA sur toutes les controverses numériques antérieures et de transformer l’objet à la mode en explication universelle.

Ce refus n’éloigne pourtant pas l’IA de la question infrastructurelle.

Il la rend plus précise.

Le chapitre consacré au digital labor interroge déjà la place des humains dans les infrastructures numériques. Derrière l’automatisation apparente existent des tâches humaines, des activités de classement, de correction, d’évaluation, de modération et de production de données.

L’IA générative rend ce phénomène encore plus visible.

Nous produisons des textes. Nous publions des images. Nous évaluons des contenus. Nous corrigeons des systèmes. Nous interagissons avec des interfaces. Nous créons des données. Ces activités produisent de la valeur pour les infrastructures numériques sans que nous les identifiions nécessairement comme un travail.

Avec les systèmes génératifs, une partie de cette production culturelle et informationnelle peut devenir matière première pour l’entraînement de modèles.

La question infrastructurelle réapparaît immédiatement.

Qui bénéficie de cette matière première ?

Dans quelles conditions ?

Qui peut décider de son utilisation ?

Qui dispose des infrastructures nécessaires pour l’absorber, la traiter et la convertir en puissance économique ?

Le service visible paraît d’une simplicité extrême : écrire une question dans une fenêtre.

La chaîne qui permet de produire la réponse ne l’est pas.

Ce qui vaut pour Internet vaut ici encore : la facilité d’usage est précisément ce qui peut rendre l’infrastructure invisible.

LA LIBERTÉ N’EST PAS SEULEMENT UN DROIT ÉCRIT

Reste la question la plus difficile.

À la fin de notre entretien, nous avons demandé à Francesca Musiani si la liberté demeurait un bien commun ou si elle était déjà devenue un privilège.

Elle refuse de considérer la transformation comme accomplie. Mais elle en désigne le risque.

Une liberté numérique n’est jamais uniquement une abstraction juridique.

Le droit de communiquer suppose que des moyens de communication existent et demeurent accessibles.

La confidentialité suppose une architecture qui permette de la protéger.

L’accès à l’information suppose des chemins techniques qui n’en rendent pas certaines parties matériellement inaccessibles.

La capacité de contourner un contrôle suppose qu’il subsiste des alternatives.

Un droit peut donc rester parfaitement inscrit dans une constitution, une convention ou une déclaration et devenir, dans les faits, beaucoup plus difficile à exercer.

C’est ici que l’infrastructure rejoint directement la liberté.

Le droit dit que l’on peut.

L’infrastructure contribue à déterminer si l’on peut effectivement.

Cette distinction interdit de réduire la défense des libertés numériques à la seule écriture de normes. Elle impose de regarder les architectures qui rendent ces libertés praticables, les acteurs qui les contrôlent, les dépendances qui les fragilisent et les possibilités de sortie qui permettent encore de choisir.

Elle interdit également de faire peser toute la responsabilité sur « ⁠l’internaute lambda⁠ ».

Francesca Musiani ne lui demande pas de devenir ingénieur réseau.

Elle commence ailleurs : rendre visible.

Comprendre qu’un service n’a pas toujours fonctionné de cette manière. Comprendre qu’un protocole résulte de choix. Qu’une architecture possède une histoire. Qu’une controverse a été tranchée. Qu’une dépendance s’est installée. Qu’une alternative a existé ou pourrait exister.

À partir de là seulement, le champ des possibles réapparaît.

Des leviers individuels existent : choix des services, chiffrement, logiciels libres, architectures fédérées. D’autres sont nécessairement collectifs et relèvent des communautés techniques, des associations, des collectivités et des États.

La liberté numérique ne repose donc ni sur l’individu seul, ni sur l’État seul, ni sur la technologie seule.

Elle dépend de l’agencement entre eux.

RENDRE L’INFRASTRUCTURE VISIBLE

Je suis partie d’une question d’enfant : « ⁠Maman, comment ça marche, Internet ?⁠ »

Au terme du livre de Francesca Musiani et de notre échange, la question n’a pas disparu. Elle s’est déplacée.

Comment cela fonctionne ?

Qui peut changer ce fonctionnement ?

Qui peut décider qu’un contenu ne sera plus accessible par son chemin habituel ?

Qui peut inscrire la confidentialité dans un protocole ?

Qui possède la compétence permettant de modifier un système prétendument décentralisé ?

Qui peut installer un dispositif de contrôle ?

Qui peut le contourner ?

Qui choisit les dépendances ?

Qui peut sortir d’une relation devenue asymétrique ?

La gouvernance d’Internet ne se trouve pas dans un lieu unique. Elle se distribue entre États, entreprises, institutions techniques, développeurs, infrastructures, communautés et utilisateurs. Elle traverse le droit, le marché, le code et les standards.

C’est précisément ce qui la rend difficile à voir.

Et c’est précisément pourquoi il faut la regarder.

Francesca Musiani répond à notre dernière question en donnant aux lettres une fonction qui dépasse de très loin le commentaire du monde numérique : rendre visibles les mondes techniques que nous avons pris l’habitude de considérer comme naturels.

Car ce qui a été construit peut être discuté.

Ce qui a été choisi peut être contesté.

Ce qui crée une dépendance peut être nommé.

Et une liberté qui ne dispose plus des conditions matérielles de son exercice risque de continuer à exister dans les textes au moment même où elle devient inaccessible dans les faits.

BIBLIOGRAPHIE

Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique. (2026). Souveraineté numérique : de l’urgence d’organiser la coopération public-privé et communs numériques. https://www.conseil-ia-numerique.fr/files/uploads/2026/Souverainete%CC%81%20nume%CC%81rique_De%20l%27urgence%20d%27organiser%20la%20coope%CC%81ration%20public%20prive%CC%81%20et%20communs%20nume%CC%81riques.pdf

Ermoshina, K., & Musiani, F. (2025). Safer spaces by design? Federated socio-technical architectures in content moderation. Internet Policy Review, 14(1). https://www.econstor.eu/bitstream/10419/315589/1/1923076248.pdf

LES LETTRES LIBRES. (2026, 23 octobre). Francesca Musiani : L’infrastructure, le pouvoir, l’invisible [Vidéo]. YouTube. https://youtu.be/a5KxHgZCFQA

Musiani, F. (2026, 2 février). La politique dans les réseaux : Pouvoirs et infrastructures numériques. C&F éditions. https://cfeditions.com/politique-reseaux/

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

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