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CARNET DE BORD AUTOUR DE « ⁠BISMILLAH, C’EST LES TÉNÈBRES⁠ »

D’une infiltration supposée à un slogan lycéen, Emmanuel Carré démonte la fabrique de « Bismillah, c’est les ténèbres » : mème, codes de langage, retournement du stigmate et resignification. Un carnet de méthode sur la préparation d’une lecture d’expert.

Une personne tient au-dessus de sa tête une pancarte en carton portant, en grandes lettres rouges, l’inscription « BISMILLAH, c’est les ténèbres ! ».
Photographie d’illustration. « Bismillah, c’est les ténèbres » : une imitation maladroite du langage des lycéens, devenue slogan de leur mobilisation. Photo : Lara Jameson / Pexels. Photographie d’illustration, composition graphique LES LETTRES LIBRES.

Solène Vary, journaliste au Figaro, m’a sollicité pour commenter un slogan apparu sur les pancartes des lycéens mobilisés depuis la mi-septembre : « ⁠Bismillah, c’est les ténèbres⁠ ». Elle m’avait déjà interrogé fin septembre sur les batailles d’aura, ces duels de poses venus des réseaux sociaux. J’y expliquais que ces tendances doivent une part de leur succès à leur opacité pour qui « ⁠n’a pas la ref⁠ ». J’ai accepté avec plaisir, et je profite de l’occasion pour raconter ici, à l’intention de mes étudiants comme de tout lecteur curieux, la façon dont se prépare ce genre d’exercice.

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Au départ, je savais peu de choses : j’avais vu passer les pancartes sur les réseaux sociaux et j’avais regardé distraitement une courte vidéo relayée sur X par la linguiste Laélia Véron, où son collègue analysait des pancartes en direct, au milieu d’une manifestation. Une impression vague, en somme. Accepter l’interview revenait à transformer cette impression en propos défendable et « ⁠intéressant⁠ » pour un lecteur.

LIRE CE QUE LA PRESSE A DÉJÀ ÉCRIT

Premier réflexe : faire l’état des lieux. Je remarque avec étonnement que le phénomène possède déjà sa page Wikipédia, signe qu’il a gagné en quelques jours une notoriété certaine.

Le message d’origine tient en quelques lignes : « ⁠Salut ! Bismillah c’est les ténèbres. C’est quand le blocus wallah mon frangin. On va tous casser. Met moi dans le groupe blocus Aichek⁠ », ponctué de deux drapeaux algériens. « ⁠Bismillah⁠ » signifie « ⁠au nom de Dieu⁠ ». La formule se prononce avant d’entreprendre quelque chose, un repas, un voyage, un examen. « ⁠C’est les ténèbres⁠ » appartient à l’argot des réseaux et décrit une situation qui tourne à la catastrophe. Chaque mot existe mais leur assemblage sonne faux. Un lycéen qui découvre ce texte dans sa messagerie y reconnaît aussitôt un déguisement, comme une jeune Versaillaise qui recevrait : « ⁠Par Saint Louis, ma cousine, donne-moi l’adresse de ton rallye.⁠ » L’invocation plaquée en ouverture, le mot de parenté adressé à une inconnue, la demande d’entrer dans un cercle fermé : tout trahit quelqu’un qui récite des codes appris de l’extérieur. La capture d’écran circule d’abord sur TikTok, Instagram et X. En quelques jours, la première phrase quitte les écrans : on la retrouve écrite au feutre sur des pancartes, dans les cortèges et devant les lycées bloqués. — Jeune, je sais que tu lis six-seven, mais c’est une coïncidence ici.

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Une série d’articles a précédé la page Wikipédia, et leur lecture côte à côte révèle des angles très différents. Le « ⁠20 h⁠ » de Quotidien, sur TMC, et France-info braquent le projecteur sur l’origine supposée du slogan : des comptes Snapchat attribués à des policiers, qui auraient tenté d’infiltrer les groupes de blocus en se faisant passer pour des lycéens. Les deux titres disent la même chose : l’infiltration ratée « ⁠a créé le slogan des lycéens⁠ » pour l’un, de « ⁠présumés policiers infiltrés sur Snapchat ont offert son slogan au mouvement lycéen⁠ » pour l’autre. Le récit est celui d’un fait divers devenu cri de ralliement.

20 Minutes nomme ce que les autres suggèrent : « ⁠Comment cette infiltration raciste est devenue un mème et un slogan⁠ ». Le mot « ⁠raciste⁠ » change la nature de l’affaire. Le message moqué empilait des clichés (un prénom africain, des drapeaux algériens, des mots arabes plaqués) et les lycéens qui le brandissent répondent à ces clichés. Le langage devient alors le réceptacle d’une colère qui déborde largement l’épisode Snapchat.

L’article de France 24 touche de plus près à mon domaine. Il décrit les codes du web au cœur de la mobilisation : batailles d’aura, geste du « ⁠6-7⁠ », slogans comme celui-ci. Le sémiologue François Jost y voit une manière de forger une communauté. La chercheuse en sciences de l’information et de la communication Irène Despontin-Lefèvre rappelle que les mouvements féministes et écologistes pratiquaient déjà cet humour. Une lycéenne interrogée par l’AFP dit l’essentiel en une phrase : le mème rend la manifestation moins effrayante.

Ces articles datent déjà de plusieurs jours. Quand la journaliste m’appelle, ses lecteurs connaissent l’origine de la phrase. Elle attend donc d’un enseignant-chercheur une lecture de ce que ces jeunes disent avec leurs pancartes. À moi de laisser le récit des faits au second plan.

REPRENDRE SES PROPRES OUTILS

Que vais-je lui dire d’original et de sérieux ? La piste du mème s’impose, d’autant que j’ai consacré l’an dernier un article à cette notion. J’y montrais que le mème internet tire sa force de sa fixité : une image qui reste identique, une légende qui varie et une frontière entre ceux qui ont la ref et les autres. Je relis mes références. Le cas s’y prête avec un écart instructif, puisque la forme figée est ici un bout de phrase, recopié à la lettre au feutre, auquel chacun prête son intention.

Une deuxième idée vient presque d’elle-même : avec cette pancarte et ce slogan, on assiste à un retournement du stigmate, au sens où l’entendait le sociologue Pierre Bourdieu. Le rapprochement qui me met sur la voie est « ⁠Black is beautiful⁠ », l’inversion d’une étiquette raciste en emblème revendiqué. Les lycéens reprennent les clichés qu’on leur a renvoyés et les retournent contre leur auteur supposé.

Cette idée me conduit à ma bibliothèque, où m’attend Le pouvoir des mots de la philosophe Judith Butler. Je le feuillette avec une question précise et j’y retrouve ce que je cherchais. Une insulte tire sa force de toutes les fois où elle a déjà été prononcée. C’est cette répétition qui permet à ceux qu’elle visait de la citer à leur tour pour lui faire dire autre chose. Butler appelle ce travail une resignification. Les pancartes en offrent une illustration presque scolaire.

ALLER VOIR CHEZ LES SOCIOLINGUISTES

Le slogan relève aussi de la langue, et les linguistes, à l’image de Laélia Véron citée tout à l’heure, observent de près ces mots qui entrent dans le vocabulaire des jeunes. Je retourne donc à la vidéo, regardée la première fois d’un œil distrait. Son collègue s’appelle Médéric Gasquet-Cyrus, sociolinguiste à Aix-Marseille Université. Il y distingue le « ⁠langage jeune⁠ » du « ⁠style jeune⁠ ». La distinction s’applique très bien à notre cas : l’infiltré supposé imitait un style, réduit à quelques marqueurs voyants, sans maîtriser la langue que parlent les lycéens.

De fil en aiguille, son nom m’amène aux podcasts qu’il a enregistrés pour Radio France, consacrés au provençal, à l’argot et aux accents. J’y découvre un travail attentif aux façons réelles de parler. Pour qui veut comprendre pourquoi « ⁠frangin⁠ » sonne faux sous la plume d’un lycéen de 2026, c’est une école de l’oreille. « ⁠Reuf⁠ » ou « ⁠frérot⁠ » aurait sonné plus juste.

Ma préparation a tenu finalement en un geste simple : cartographier ce qui a déjà été dit pour repérer ce qui reste à dire. La presse avait raconté l’origine du slogan et décrit les codes de la mobilisation. Il me restait à comprendre pourquoi une phrase ratée devient un signe de ralliement. C’est sur ce terrain que l’expert peut apporter quelque chose, et c’est la méthode que je recommande à mes étudiants pour le jour où un journaliste les appellera à leur tour. Verdict dans le prochain papier de Solène Vary, où je verrai ce qu’il reste de mes interprétations.

BIBLIOGRAPHIE

20 Minutes. (2026, octobre). Colère des lycées : « ⁠Bismillah c’est les ténèbres⁠ »… Comment cette infiltration raciste est devenue un mème et un slogan. Repris par Yahoo Actualités. https://fr.news.yahoo.com/sport/bismillah-c-t%C3%A9n%C3%A8bres-infiltration-raciste-131958144.html

Bourdieu, P. (1980). L’identité et la représentation. Éléments pour une réflexion critique sur l’idée de région. Actes de la recherche en sciences sociales, no 35, 63-72. https://doi.org/10.3406/arss.1980.2100

Butler, J. (2004). Le pouvoir des mots. Politique du performatif (C. Nordmann, trad.). Éditions Amsterdam. Ouvrage original publié en 1997 sous le titre Excitable Speech. A Politics of the Performative. https://doi.org/10.4324/9781003146759

Carré, E. (2025, 22 octobre). Les mèmes Internet : quand les images deviennent codes culturels. Excelia Communication School. https://communication.excelia-group.fr/blog/les-memes-internet-quand-les-images-deviennent-codes-culturels

Carré, E. (2026, 16 octobre). Carnet de bord autour de « ⁠Bismillah, c’est les ténèbres⁠ » (Article LinkedIn). LinkedIn. https://www.linkedin.com/pulse/carnet-de-bord-autour-bismillah-cest-les-t%C3%A9n%C3%A8bres-emmanuel-carre-i8q6e/

France 24 avec AFP. (2026, 15 octobre). « ⁠Bismillah, c’est les ténèbres⁠ », « ⁠6-7⁠ »… les codes du web au cœur de la mobilisation lycéenne. https://www.france24.com/fr/france/20261015-manifestation-lyc%C3%A9e-batailles-aura-bismillah-t%C3%A9n%C3%A8bres-lyc%C3%A9ens-manifestent-codes-web

franceinfo. (2026, octobre). « ⁠Bismillah c’est les ténèbres⁠ » : comment de présumés policiers infiltrés sur Snapchat ont offert son slogan au mouvement lycéen. L’œil de Constance. https://www.franceinfo.fr/replay-radio/l-il-de-constance/bismillah-c-est-les-tenebres-comment-de-presumes-policiers-infiltres-sur-snapchat-ont-offert-son-slogan-au-mouvement-lyceen_8212706.html

Gasquet-Cyrus, M. (s. d.). Page personnelle et podcasts. Radio France. https://www.radiofrance.fr/personnes/mederic-gasquet-cyrus

Quotidien. (2026, octobre). Le 20 h : « ⁠Bismillah c’est les ténèbres⁠ », comment l’infiltration ratée de policiers sur Snapchat a créé le slogan des lycéens. TMC. https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/le-20h-bismillah-cest-les-tenebres-comment-linfiltration-ratee-de-policiers-sur-snapchat-a-cree-le-slogan-des-lyceens-69634926.html

Vary, S. (2026, 26 septembre). « ⁠J’ai d’abord cru à une bataille de rats⁠ » : les « ⁠battle d’aura⁠ », cette tendance échappant au sens commun, qui galvanise les ados. Le Figaro. https://www.lefigaro.fr/actualite-france/j-ai-d-abord-cru-a-une-bataille-de-rats-les-battle-d-aura-cette-tendance-echappant-au-sens-commun-qui-galvanise-les-ados-20260926

Véron, L. (2026, octobre). Vidéo d’analyse de pancartes en direct des manifestations avec Médéric Gasquet-Cyrus (Publication X). X. https://x.com/Laelia_Ve/status/2107475787377164781

Wikipédia. (s. d.). Bismillah, c’est les ténèbres. Consulté le 16 octobre 2026. https://fr.wikipedia.org/wiki/Bismillah,_c%27est_les_t%C3%A9n%C3%A8bres

Emmanuel Carré

Emmanuel Carré

Emmanuel Carré est docteur et HDR en sciences de l’information et de la communication. Directeur d’Excelia Communication School, il analyse les mécanismes de l’adhésion, du débat public et des récits collectifs, de la crise sanitaire à l’IA.

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