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CHRONIQUE D’UNE ATTENTE ORGANISÉE

Trente-six heures aux urgences d’un hôpital public mexicain. Aucun lit, des chaises métalliques, un traitement jamais administré et une décharge signée pour fuir. Récit d’observation comparée d’un système où l’attente devient rétention.

Patients en blouse hospitalière assis sur des chaises métalliques dans un service d’urgences de l’IMSS à Mérida, Mexique, illustrant l’attente prolongée et l’absence de lits
Deux patients assis sur des chaises métalliques, pouce levé, dans un service d’urgences où l’attente remplace le soin. Le geste rassure. Le système, lui, ne répond plus.

Troisième scène d’une chronique sanitaire

Je ne parle pas parce que j’ai la force de parler ; je parle parce que je n’ai pas la force de garder le silence.

Rabbi Abraham Isaac Kook

Je suis entrée aux urgences avec une infection urinaire et une suspicion de hernie. J’en suis sortie trente-six heures plus tard avec une pharyngite, une gastro-entérite et une certitude : ce que l’on appelle urgence ne désigne plus un lieu de soins, mais un espace d’attente. Ce que j’y ai vu ne relève ni de l’anecdote ni de l’indignation. Cela relève de l’observation, et l’observation, parfois, suffit à constituer un témoignage.

I. L’ENTRÉE DANS UN ESPACE QUI N’EST PAS CELUI QUE L’ON CROIT

Je suis arrivée le 23 avril 2026 vers 11 h aux urgences d’un hôpital public de l’Instituto Mexicano del Seguro Social, à Mérida. Le tri s’est effectué rapidement, ce qui peut donner, dans un premier temps, l’illusion d’un fonctionnement correct. Puis l’on m’a installée dans une salle, et non dans un couloir. J’ai cru d’abord à un privilège, à un égard. Très vite, j’ai compris que la pièce dans laquelle on m’avait placée n’était pas un sas de transition vers une chambre, mais l’espace dans lequel je resterais.

Autour de moi, des patients installés depuis des jours, parfois des semaines. Aucun n’avait obtenu de chambre. Tous, sans exception, étaient maintenus sur des chaises métalliques rigides à dossier ajouré, dont la dureté laisse en quelques heures des stries sur la peau. J’en ai ressenti les marques, ma fille aussi, qui m’accompagnait. Qui dit urgences à l’IMSS dit en réalité hospitalisation prolongée sans lit, sans matelas, sans horizontalité possible. Le mot urgence, en ces lieux, a perdu son sens médical pour devenir une catégorie administrative d’attente.

Aux urgences, on n’entre pas pour être soigné. On entre pour attendre.

II. LE TEMPS SUSPENDU : QUAND L’URGENCE NE TRAITE PAS

Je suis entrée avec l’aine gauche gonflée et de la fièvre. Le diagnostic initial s’est révélé correct dans son orientation : infection urinaire et suspicion de hernie. Mais l’IMSS n’a pas pu poser le diagnostic complet, parce qu’on a commencé par une radiographie. Or, une hernie ne se voit pas à la radiographie. Elle se voit à l’échographie.

J’ai attendu vingt-quatre heures pour cette radiographie. Pour l’échographie, on m’a indiqué qu’on ne savait pas quand elle aurait lieu. Cela pouvait être encore vingt-quatre heures de plus. Les résultats sanguins étaient normaux, ceux du test urinaire revenus en trente minutes. Mais nul soignant n’est venu nous les communiquer. Ma fille a dû insister auprès de la docteure en charge à plusieurs reprises pour obtenir le diagnostic : infection urinaire avec atteinte rénale, heureusement réversible. Les résultats actualisés pendant la nuit sont restés sans communication active de la part du service. Le protocole prévoyait trois jours d’antibiotiques par voie intraveineuse. Trois jours supplémentaires assise sur une chaise métallique, dans la promiscuité, sans accès correct aux sanitaires.

Pourtant, le traitement antibiotique n’a jamais été lancé pendant tout mon séjour, alors qu’il aurait pu l’être dès la nuit ou le lendemain matin. Ce n’est pas l’urgence médicale qui détermine l’action, mais la disponibilité des moyens d’examen, leur ordre arbitraire, leur séquence opaque.

Au fond, la question n’est pas tant celle des moyens techniques que celle du temps suspendu. Entrer aux urgences relève moins d’une admission que d’une rétention. La chaise que l’on occupe importe peu : c’est le temps que l’on y perd qui constitue le vrai sujet, le temps pendant lequel personne ne fait, vite et bien, le travail qu’il faut.

Ce n’est pas l’urgence médicale qui détermine l’action, mais la disponibilité des moyens.

III. LE CORPS EXPOSÉ, LA DIGNITÉ NÉGOCIÉE

On m’a fait deux prises de sang. On m’a posé un cathéter, mais rien n’y a été injecté. Pour l’analyse d’urine, on m’a remis une grande seringue et un petit sachet de quatre centimètres, en m’expliquant qu’il fallait uriner dans le sachet et récupérer ensuite le contenu avec la seringue. Je rappelle que je suis une femme. On m’a précisé qu’il était possible d’aller acheter un récipient à la pharmacie, mais je ne pouvais pas sortir du service. Mon mari a dû m’en faire parvenir un.

Les conditions d’hygiène du service relevaient d’un autre registre encore. Seuls les sanitaires de la salle d’attente, accessibles aux visiteurs, étaient pourvus en eau. Les sanitaires des urgences, ceux que les patients devaient utiliser, n’avaient ni eau ni savon. L’eau, le sang et l’urine étaient au sol. Mais j’avais trouvé le moyen d’aller dans ceux de la salle d’attente.

Les examens cliniques se déroulaient devant tout le monde. J’ai dû exposer mon aine, cette zone entre la cuisse et le pubis, devant les autres patients de la salle. L’intimité corporelle, comme l’horizontalité, comme le matelas, comme le savon, comme le papier de toilette, fait partie de ce que l’institution n’offre pas.

Au-dessus de nos têtes, fixés au mur derrière nos chaises, étaient suspendus nos dossiers cliniques. Nos noms y figuraient, lisibles à qui voulait s’approcher. Lorsque deux de mes compagnons m’ont demandé de les prendre en photo et m’ont fait des pouces levés, j’ai accepté, mais j’ai flouté, à mon initiative, leurs visages et leurs dossiers. La protection des personnes ne pouvait reposer sur la seule discrétion d’autrui. Elle relevait, à mes yeux, d’une exigence à la fois humaine et juridique.

Le corps n’est plus protégé. Il est géré. Devant tout le monde.

IV. UNE COMMUNAUTÉ D’ATTENTE

Pendant près de trente-six heures, j’ai partagé l’espace, les chaises, les couvertures, les conversations, les silences et les râles de douleur de patients que je n’avais jamais vus auparavant et dont je ne connaîtrai pas la suite. Je les désignerai ici par leurs initiales, conformément à mon engagement de protection.

Ed était hospitalisé pour la troisième fois pour des pré-infarctus. L’IMSS lui avait signifié ne pouvoir rien faire de plus. Il a déchiré son congé médical sous mes yeux, invectivé l’institution, et il est sorti fou de rage. Depuis, il suit LES LETTRES LIBRES sur Instagram. Il nous disait : « Bienvenue dans le troisième monde ». Et pourtant, alors même que nous mangions mieux que les autres grâce à ce que ma famille me faisait parvenir, c’est lui qui a tenu à nous offrir un fruit qu’il voulait nous faire goûter. La parole reçue par ceux que l’institution congédie, comme le fruit donné par celui qui n’a presque rien, sont aussi des responsabilités.

Te attendait depuis cinq jours, assise sur la même chaise, pour des calculs rénaux. Cinq jours sans pouvoir se laver. Le détail de l’hygiène corporelle privée, sur une telle durée et dans un service d’urgence, dit ce qu’aucune statistique de délais d’attente ne dira.

Ni était là depuis un mois pour un pied diabétique ouvert. Des taches noires s’étendaient sur ses jambes. Il avait fini par obtenir un fauteuil inclinable, ce qui, en ces lieux, constitue une forme de promotion. Il était sous perfusion intraveineuse. J’ignore ce qu’elle contenait. Le matin et le soir, nous recevions le même repas que le personnel : un thé froid, une banane, un pain blanc rond de type hamburger fourré d’un œuf, un biscuit. Aucun déjeuner. Des glucides, encore des glucides, pour des patients malades. L’eau n’était pas fournie par l’IMSS : j’ai vu Ke donner une grande bouteille d’eau à un patient ravagé, jusque dans la bouche, par une maladie de peau qui le faisait horriblement souffrir.

Ja souffrait d’une infection pulmonaire. Sous perfusion, masqué, il attendait depuis des jours. Ke souffrait d’une infection rénale, comme moi-même, tandis que Te attendait pour des calculs. Toutes deux étaient maintenues dans la même posture.

Pas loin de moi se trouvait également un accidenté de moto. Il attendait son opération, prévue le 4 mai, alors qu’il était admis aux urgences depuis quinze jours. Une femme âgée au bras plâtré attendait qu’un orthopédiste soit disponible. Un homme brûlé, assis tout près, a patienté de longues heures avant que ses bras et ses mains ne soient bandés, puis il est reparti chez lui sans qu’il soit clair, pour aucun de nous, comment il pourrait gérer ses pansements.

Et pourtant, dans ce service où l’institution faillissait, quelque chose tenait. Ma fille, restée longtemps debout au milieu de notre cercle en attendant qu’une chaise se libère, parle couramment l’espagnol. Elle entendait tout, comprenait tout, sans le filtre que la langue m’imposait à moi. Ce qu’elle a perçu, et que je perçois aussi maintenant que j’y reviens, c’était une chaleur humaine d’une densité rare. De l’empathie franche entre inconnus. Du soutien réciproque sans calcul. De l’humour, beaucoup d’humour, qui dédramatisait jusqu’à l’insupportable. Cette ambiance avait, à elle seule, des vertus curatives. Là où l’institution avait abdiqué, les malades se relevaient les uns les autres, par la parole, par le rire, par l’attention quotidienne. La solidarité horizontale entre nous suppléait, autant qu’elle le pouvait, à la défaillance verticale du système.

Nous avons beaucoup ri. Comme si rire était la seule manière de rester debout.