Un ouvrage collectif paru au Seuil mobilise 1984 pour dénoncer les attaques contre la science aux États-Unis. Le geste paraît évident, il est en réalité inverse : Orwell écrivait contre ceux qui administrent la vérité, non contre les bouffons qui la caricaturent. Voilà pourquoi la figure du dissident anglais, aujourd’hui brandie par une coalition académique, médiatique et bruxelloise, appartient en réalité à ceux qu’elle cherche à réduire au silence.
UNE ÉPIGRAPHE DE TRUMP, UNE PRÉFACE DE MASSON-DELMOTTE
En février 2026, les éditions du Seuil publient un ouvrage collectif signé par trois chercheurs issus du mouvement Stand Up for Science France : Tamara Ben Ari, Olivier Berné et Emmanuelle Perez Tisserant. Titre : Le Moment orwellien. La science face aux nouveaux obscurantismes. Préface de Valérie Masson-Delmotte, membre du GIEC et de l’Académie des sciences. Le livre s’ouvre, assument ses auteurs, sur une épigraphe de Donald Trump mentionnant George Orwell. L’ironie est travaillée. Le cadrage, limpide.
La thèse tient en quelques lignes, répétées dans tous les entretiens d’accompagnement. La science est devenue une cible politique. L’autoritarisme monte. Le langage est corrompu, l’histoire est réécrite, la vérité est effacée au nom de la liberté. Il faudrait donc mobiliser les outils de 1984, notamment la novlangue et la double pensée, pour décrire un moment de bascule qui irait des purges administratives américaines aux reculs européens sur le climat. Soit. Sur le diagnostic général, nul besoin d’objecter : oui, le langage politique contemporain est saturé de manipulations, oui, la vérité administrative prétend partout se substituer à la vérité cherchée.
Le problème n’est pas le diagnostic. Le problème est l’orientation de la flèche.
CE QUE LA NOVLANGUE ÉTAIT, CE QU’ELLE N’EST PAS
Chez Orwell, la novlangue n’est pas une parole grossière. Elle n’est pas le tweet obscène, l’insulte en meeting, le slogan brut du populiste de foire. La novlangue est tout l’inverse. Elle est le travail patient, feutré, administratif, d’un ministère de la Vérité peuplé de gens diplômés, convaincus de faire le bien, et dont la tâche consiste à reformuler les catégories du réel pour que certaines pensées ne soient plus simplement formulables. C’est une langue appauvrie par le haut, au nom de la santé publique, de la cohésion sociale, de la démocratie.
Or c’est précisément cette opération, cette dynamique de reformulation institutionnelle du lexique politique, qui structure une partie du travail législatif et éditorial européen depuis une quinzaine d’années. La dissidence devient « désinformation ». La critique devient « discours de haine ». La question scientifique ouverte devient « négationnisme ». La parole libre devient « menace pour la démocratie ». Le doute devient « complotisme », étiquette dont j’ai analysé ailleurs la fonction précise d’arme lexicale, conçue pour renverser la charge de la preuve et transformer celui qui questionne en coupable d’avance.
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Orwell appelait cela le ministère de la Vérité. Sa fonction n’était pas de dire la vérité, précisément. Sa fonction était de produire la langue dans laquelle les hérésies ne peuvent plus se loger. Et lorsqu’on lit la Declaration on Information Integrity on Climate Change publiée par l’UNESCO le 12 novembre 2025, signée par la France, la Belgique, le Canada, l’Allemagne et seize autres États, on ne peut que constater la ressemblance. Les signataires s’engagent à « promouvoir l’intégrité de l’information » sur le climat, à « encourager la diffusion d’informations précises, fondées sur des preuves et vérifiées », et surtout à enjoindre les plateformes numériques d’analyser si leur architecture pourrait « porter atteinte à l’intégrité informationnelle ». Ce n’est plus la société qui débat, c’est l’infrastructure qui filtre. C’est la novlangue passée au stade opérationnel.
LA DOUBLE PENSÉE, VRAIE ET FAUSSE
La double pensée, chez Orwell, n’est pas la contradiction naïve de l’homme politique maladroit qui se coupe en public. Elle est une faculté spécifiquement cultivée chez les cadres du Parti. Elle consiste à tenir simultanément deux propositions contradictoires, en sachant qu’elles sont contradictoires, et à y adhérer quand même. La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force.
Transposons. Défendre la liberté d’expression en criminalisant des catégories entières de parole. Protéger la démocratie en suspendant des élections au motif qu’elles pourraient être gagnées par le mauvais camp, comme on l’a vu en Roumanie. Sauver la science en la fusionnant avec un agenda politique et en excommuniant par la peer review militante les chercheurs qui s’en écartent. Lutter contre les discours de haine par des lois dont la définition de la haine glisse insensiblement vers « ce qui contredit l’État ». Combattre la désinformation climatique en confiant le tri de l’information à une coalition intergouvernementale auto-désignée comme détentrice de la ligne.
C’est du pur Orwell. Et ce n’est pas à Washington que cela se passe en priorité. Cela se passe à Bruxelles, à Paris, à Berlin, dans les comités éditoriaux des grandes revues scientifiques alignées, dans les conseils de modération des plateformes. Cela se passe également à Ottawa, où la loi C-18 a servi à Meta de prétexte pour déployer une censure algorithmique documentée : neuf captures d’écran de publications supprimées sans trace, visibles du seul gestionnaire, invisibles du public. Le dispositif produit la discipline sans la proclamer. Il n’a même plus besoin d’interdire, il suffit qu’il modère.
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LE CYCLE ÉCONOMIQUE DE LA NOVLANGUE
Cette mécanique aurait pu rester un dispositif culturel, une simple inclination des élites médiatiques à protéger le pouvoir. Elle est devenue une économie. Le 27 avril 2026, Xavier Azalbert publie dans France-Soir une analyse documentée du cycle dans lequel s’inscrit désormais la production de la vérité officielle. Le mécanisme tient en quatre temps. L’État finance les médias alignés à hauteur de 4,2 milliards d’euros par an, dont 3,9 milliards pour le seul audiovisuel public. Ces médias subventionnés définissent ensuite la frontière entre information légitime et désinformation. L’Union européenne, par le rapport Fractured Reality publié en avril 2026 par le Joint Research Centre de la Commission, propose ensuite une taxe publicitaire progressive sur les plateformes numériques, calibrée selon leur degré de conformité aux critères européens en matière de désinformation. Plus une plateforme refuse de modérer, plus elle paie. La publicité représentant entre 80 % et 90 % de leurs revenus, la conformité devient un calcul économique. Les contenus alignés sont valorisés, les contenus dissidents dépriorisés.
Le contribuable paie alors deux fois. Une première fois par l’impôt qui finance les médias subventionnés. Une seconde fois par la modération algorithmique qui invisibilise tout ce qui pourrait contredire la ligne. Le baromètre MIS Group publié en février 2026 enregistre l’effet de cette mécanique sur la confiance publique : 65 % des Français jugent les médias mainstream dépourvus d’objectivité, 51 % estiment que le service public ne respecte pas le pluralisme, 56 % ont cessé de les consulter. La Déclaration de Paris signée par 29 États le 29 octobre 2025 parachève l’édifice en érigeant l’État en garant de l’intégrité informationnelle. Le ministère de la Vérité orwellien n’est plus seulement une métaphore. Il a un budget, une fiscalité, des indicateurs de performance.
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LA SCIENCE, LE MOT ET LA CHOSE
Le livre du Seuil commet une confusion que ses auteurs, scientifiques de métier, devraient précisément refuser. Il confond la science comme méthode et La Science comme autorité. La première est fragile, précieuse, irréductible à toute administration : elle tient au doute institutionnalisé, à la falsifiabilité, à la dispute ouverte, à la révisabilité des hypothèses, à la coexistence des interprétations. La seconde est un corps constitué, un porte-parole officiel, une encyclique dont la contestation devient suspecte.
Valérie Masson-Delmotte, excellente climatologue, préface un livre qui assimile la critique d’une politique publique à de l’obscurantisme. Ce glissement n’est pas mineur. Il redéfinit l’espace du débat. Celui qui conteste telle modélisation, telle hypothèse, tel arbitrage réglementaire, ne rencontre plus un pair, mais un tribunal. Il n’est plus un chercheur, il est un obscurantiste. La dissidence scientifique, qui est pourtant la condition même de la science, devient indiscernable de la propagande fossile. On ferme le périmètre. On donne un nom, obscurantisme, à ceux qui refusent le périmètre. Et l’on publie un livre pour expliquer que le ministère de la Vérité, c’est toujours l’autre.
Une étude dirigée par Crystal Lee au MIT, déjà citée par la presse non alignée, a pourtant montré une chose simple : nombre de personnes qualifiées de complotistes durant la crise sanitaire étaient hautement informées, formées à la lecture critique des données scientifiques, dotées d’une culture statistique supérieure à la moyenne. Leur tort n’était pas l’ignorance. Leur tort était de ne pas adhérer aux recommandations officielles. Celles et ceux qui mobilisent Orwell contre Trump ne citent jamais cette étude. Elle désoriente leur flèche.
LA LOGIQUE DE MARCHÉ, MAIS LAQUELLE
Les auteurs accordent, à juste titre, une place centrale à la soumission de la recherche à la logique de marché. Elle est réelle. Elle est documentée depuis longtemps, notamment par les historiens du doute manufacturé, Naomi Oreskes et Robert Proctor en tête. Les industries fossiles, pharmaceutiques, agroalimentaires, ont financé des programmes entiers de déstabilisation scientifique. Personne de sérieux ne le conteste.
Mais la logique de marché n’est pas le seul vecteur de capture. Le livre n’en dit rien, ou si peu. La recherche contemporaine est également capturée par les subventions publiques orientées, par les appels à projets idéologiquement calibrés, par les injonctions éditoriales des grandes revues, par la peer review devenue militante, par l’appariement croissant entre universités, ONG activistes et autorités de régulation. Aux États-Unis comme en France, des chercheurs sont licenciés, écartés, mis au ban, pour des positions dissidentes qui n’ont strictement rien à voir avec un quelconque obscurantisme. Ils sont simplement en désaccord. Et le désaccord, précisément, ne peut plus exister dans l’écosystème scientifique administré.
Que le livre du Seuil identifie la capture d’un seul côté du spectre n’est pas un détail. C’est la marque de son inscription dans le camp qu’il prétend décrire. L’outil orwellien, correctement manié, aurait conduit ses auteurs à s’interroger d’abord sur leurs propres conditions d’énonciation : qui les finance, qui les publie, qui les préface, qui les relaie. L’omission est la preuve.
CE QU’ORWELL FERAIT EN 2026
Un homme qui a combattu sur le front d’Aragon, qui est rentré d’Espagne avec une balle dans la gorge et une haine définitive des bureaucrates réécrivant les communiqués pendant que d’autres mouraient, un homme qui a passé sa vie à observer comment les intellectuels de son propre camp devenaient, lentement, les compagnons de route d’un pouvoir totalitaire, cet homme ne se rangerait pas derrière Trump. Cela se passe de démonstration. Mais il ne se rangerait pas davantage derrière ceux qui préfacent Le Moment orwellien.
Il ferait ce qu’il a toujours fait. Observer les deux camps, refuser les deux, et écrire contre celui qui, à cet instant précis, tient le stylo du ministère de la Vérité. En 1945, c’était Staline. En 1948, c’était le Parti travailliste tenté par la planification autoritaire et par la BBC moralisatrice. En 2026, ce serait vraisemblablement la coalition bruxelloise, académique et médiatique qui a fait de la lutte contre la désinformation une industrie, de la défense de la démocratie un motif de restriction permanente, et de la science une arme de disqualification politique.
Il y aurait aussi, et cela importe, une remarque à faire sur la langue elle-même. En 1946, dans Politics and the English Language, Orwell écrivait que la corruption de la pensée commence par la corruption de la phrase. Que toute phrase préfabriquée, toute métaphore usée, tout mot abstrait utilisé pour masquer une réalité concrète était un petit ministère de la Vérité portatif. Relisons alors le vocabulaire institutionnel contemporain : intégrité informationnelle, architecture de confiance, résilience démocratique, discours de haine, négationnisme scientifique, information authentique. Autant d’expressions abstraites conçues pour masquer des opérations concrètes : censurer, filtrer, exclure, disqualifier, interdire. Orwell aurait souri amèrement. Il aurait reconnu les siens, et ce n’est pas Le Seuil qui les aurait publiés.
CONCLUSION : ORWELL NE LEUR APPARTIENT PAS
L’épigraphe du livre est révélatrice. On y cite Trump mentionnant Orwell, comme si la mention elle-même constituait une profanation. Elle ne l’est pas. Elle est, au contraire, un symptôme intéressant. Le fait que même Trump puisse invoquer Orwell, fût-ce maladroitement, dit quelque chose sur l’ambiguïté profonde de la situation : plus personne n’est du côté du ministère de la Vérité, et pourtant quelqu’un y travaille.
Ce quelqu’un, aujourd’hui, n’est pas le prince médiatique de Mar-a-Lago. Le personnage est grossier, repérable, facile à moquer. Le danger, pour Orwell, était toujours plus subtil, mieux diplômé, mieux habillé, et signait des préfaces. Il signait des lois européennes sur les services numériques, des déclarations onusiennes sur l’intégrité informationnelle, des chartes éditoriales sur la lutte contre la désinformation. Il publiait des livres collectifs chez des éditeurs de gauche, où l’on mobilisait les concepts du dissident pour discipliner la dissidence.
Je ne suis trumpiste de rien, et personne n’a de grâce à mes yeux en politique. Cela ne me dispense pas, et cela m’oblige peut-être, de dire ceci : Orwell ne leur appartient pas. Il appartient à ceux qui lisent, qui doutent, qui vérifient, qui écrivent long quand tout le monde publie court, qui citent quand tout le monde paraphrase, qui reviennent à la lettre quand tout le monde est passé au réel. Il appartient à la dissidence documentée. Il appartient, autrement dit, à ce que j’essaie, modestement, de faire vivre ici.
À lire aussi : Notre manifeste
BIBLIOGRAPHIE
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Rollot, O. (2026, 19 mars). Tamara Ben Ari, auteure du Moment orwellien… [Entretien]. GoodPlanet Mag’. https://www.goodplanet.info/2026/03/19/gpm-tamara-ben-ari-auteure-du-moment-orwellien-la-science-face-aux-nouveaux-obscurantismes/