Passer au contenu

SUR LE CHEMIN DE L’ÉCOLE… POUR VOTER !

À 14 ans, Mohamed Lotfi découvre le vote à travers le duel Giscard-Mitterrand. Du Maroc des années de plomb au Québec, il raconte comment l’isoloir est devenu pour lui le lieu concret d’un pouvoir partagé.

Panneau circulaire « VOTE » avec flèche dans le corridor d’un bureau de vote, où une personne attend assise sur un banc.
D’un isoloir rêvé à 14 ans à celui du Québec, le vote devient le fil d’une vie et la mesure concrète d’un pouvoir enfin partagé. Photo : Raysonho @ Open Grid Scheduler / Grid Engine / Wikimedia Commons

« ⁠Sur le chemin de l’école, nous avions douze ou treize ans.⁠ » Moi, j’en avais 14, et pendant quelques mois cette chanson ne m’a plus quitté. Gérard Lenorman était devenu mon chanteur préféré, de circonstance aussi, parce qu’en 1974, année de la sortie de la chanson, c’était aussi l’année où les Français devaient élire leur président.

C’est à 14 ans que j’ai assisté à mon premier cours de science politique, sans pupitre ni tableau noir, devant un poste de télévision, en écoutant le fameux débat entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand. Deux hommes, deux visions, un face-à-face, et un peuple entier suspendu à leurs lèvres avant de trancher. Très secrètement, j’enviais les Français. J’enviais leur isoloir, leur bulletin glissé dans l’enveloppe, ce petit geste de papier par lequel ils décidaient qui allait les diriger pendant sept ans.

« ⁠Cheveux blonds et têtes folles, nous parlions comme des grands⁠ ». Comme des grands, mon cousin et moi, nous aurions voté Mitterrand, cela ne faisait aucun doute. Nous étions devenus, en une soirée de télévision, des socialistes déclarés, convaincus et sans la moindre carte de parti. Nos cheveux n’étaient pas blonds, la chanson nous pardonnera, mais nous parlions mieux que certains grands, qui ignoraient jusqu’à la possibilité qu’on puisse faire débattre deux personnes pour choisir lequel des deux allait guider le destin d’un pays.

La présidence, chez nous, connais pas. Depuis 12 siècles, nous formons un royaume avec un homme à sa tête, élu à vie, lui et toute sa descendance. Pas de campagne électorale pour désigner un roi, mais un roi, lui, est en campagne tous les jours, du réveil au coucher, pour asseoir son règne. C’est la seule campagne sérieuse qui ne finit jamais, et la seule où le candidat sort toujours vainqueur, ce qui, avouons-le, simplifie le dépouillement. Au Maroc, le peuple et son roi forment un vieux couple, « ⁠Bien sûr nous eûmes des orages⁠ ». Brel, je l’aime toujours, mais c’est Lenorman qui m’a mis sur le chemin de l’école.

« ⁠Nous avions la tête pleine de jolis projets⁠ ». Le nôtre était d’une grande modestie, convertir tout le monde. Nos amis, nos parents, nos oncles, nos frères et sœurs, il fallait les gagner à une société plus juste, plus partagée, profondément socialiste. Nous puisions sans vergogne dans le programme de Mitterrand pour donner à nos discours le poids d’une légitimité.

Un de mes oncles, toujours le même, nous prévenait d’un ton grave. « ⁠Si vous continuez comme ça, vous finirez en prison.⁠ » Il n’avait pas tort. Trois ans plus tard, nous y étions, pour quelques heures seulement. Et ce n’était même pas pour nos idées de révolutionnaires. Nos deux arrestations relevaient de la simple coutume du régime, qui voulait, dans ces années de plomb, qu’on cueille les gens passé une certaine heure du soir, surtout s’ils avaient l’imprudence de ne pas porter leur carte d’identité nationale. Nous qui rêvions de changer le monde, nous avons été arrêtés pour avoir oublié un bout de papier.

Au sous-sol du commissariat où l’on nous avait rangés, entre l’humidité et l’odeur que vous devinez, « ⁠Moi j’avais pour Madeleine un tendre secret⁠ ». Elle s’appelait plutôt Lamia, et elle était bien plus jolie que Madeleine, du moins me plaisais-je à l’imaginer. Ce secret-là, je ne l’ai pas livré à la police, qui m’a pourtant interrogé avec un grand sérieux. Une seule question, posée comme un piège. « ⁠Êtes-vous des étudiants en science politique à l’université ?⁠ »

J’ai répondu oui, mais pas à l’université. « ⁠Où alors ?⁠ » m’a lancé le policier en civil, déconcerté. J’ai pris quelques secondes. J’ai regardé mon complice de cousin, qui retenait son souffle, et j’ai dit le plus simplement du monde, « ⁠Notre professeur est François Mitterrand⁠ ».

Mon cousin, qui avait l’humour d’un Gad Elmaleh en herbe, a enchaîné sans trembler, « ⁠Mitterrand n’a pas gagné, mais je vous jure, c’est lui le meilleur⁠ ». Alors que je retenais mon fou rire, un autre policier en civil a tranché, « ⁠Vous êtes des communistes !⁠ » Il espérait trouver un coupable.

Le choix des mots de la politique québécoise
Derrière les slogans de la campagne québécoise se dessine une question plus profonde : la politique parle-t-elle simplement au peuple ou choisit-elle de parler plus bas que lui ?

« ⁠Non, monsieur, le socialisme, ce n’est pas le communisme !⁠ » a rétorqué mon cousin du tac au tac. Mais l’argumentaire s’arrêtait là, faute de munitions, et le silence qui a suivi menaçait de nous coûter une nuit supplémentaire. J’ai donc mis fin au débat, avec la prudence d’un diplomate. « ⁠Messieurs, nous n’avons rien contre le roi. Il est fort, il parle bien le français. Nous aimerions seulement qu’il partage un peu…⁠ » Mon cousin a enchaîné, « ⁠Oui, juste un peu ?⁠ » Je crois que le policier lui-même avait envie de rire, mais son travail d’enquêteur, de gardien de la loi et de l’ordre l’en a empêché. « ⁠Qu’il partage quoi ? Un peu de quoi ?⁠ »

Nous étions à quelques mètres de la sortie. Nous venions de passer 13 h dans la pire des conditions, nous sentions ce que l’on sent après 13 h dans de telles conditions, et l’idée d’y retourner ne me tentait absolument pas. Alors, avec mon plus beau sourire, j’ai répondu, « ⁠Un peu du gâteau, du msemmen, du couscous royal…⁠ » Et les portes se sont ouvertes.

Sur le chemin de la maison, nous avions croisé mon école. Il me restait encore deux ans avant d’obtenir mon bac dans ce lycée qui, ironiquement, porte le nom du roi, Hassan II.

Le bac a été mon passeport vers un pays où l’on vote. Voter vraiment. Un pays où personne n’est élu à vie, où les rois sont des souvenirs de manuels scolaires et où la plus longue campagne dure quelques semaines. L’isoloir que j’enviais à 14 ans devant le poste de télévision de mon enfance, il est là, avec son petit crayon attaché par une ficelle. J’avoue que la première fois, j’ai été très ému. Depuis, à chaque vote, la question du policier en civil me revient, « ⁠Qu’il partage quoi ?⁠ » Un peu de pouvoir, Monsieur. La réponse que je n’osais pas lui donner, pour ne pas me retrouver de nouveau dans de beaux draps !

Ce lundi 5 octobre, le Québec vote. Moi, j’ai déjà voté par anticipation, avec mes 14 ans en souvenir et mes cheveux grisonnants. Et j’ai voté à gauche sans trembler, pour une raison que le jeune garçon connaissait déjà sans pouvoir l’articuler. Quand la droite occupe trop de place, la table se déséquilibre, et ceux qui sont assis au bout finissent par manger les miettes. Je n’ai rien contre la droite, comme je n’avais rien contre le roi. J’ai simplement une préférence pour un gâteau mieux partagé.

Une démocratie n’est pas un décor ni un rituel que l’on accomplit tous les quatre ans en traînant des pieds. C’est un rapport de force vivant, un souffle, un équilibre fragile entre ceux qui tiennent le manche et ceux qui regardent la lame. Quand un seul camp domine trop longtemps, les portes s’entrouvrent aux abus, aux petits arrangements, aux contrats qui se promènent de poche en poche. Cela se passe dans une monarchie constitutionnelle comme le Maroc. Cela se passe tout autant dans une démocratie libérale comme le Québec, propre et polie. Le pouvoir est un animal, partout le même. Il aime la solitude, et il grossit quand personne ne le surveille.

Partager, oui. Partager les sièges, les décisions, les budgets, les micros. Partager avec les infirmières épuisées, les étudiants endettés, les nouveaux venus, les vieux qui se souviennent d’un Québec plus solidaire. Partager en logement, en santé, en éducation. La démocratie, ce n’est pas que les meilleurs gagnent. C’est que personne ne gagne tout, et que chacun repart avec sa part.

Au Québec, rêver tout haut est permis, et même encouragé, à condition de passer par l’urne. Quelle ironie, tout de même, que le droit de voter, pour lequel on se bat encore ailleurs, soit devenu ici un simple devoir dont certains se dispensent en haussant les épaules, sous prétexte qu’il pleut. (J’exagère un peu, je sais.)

Vous allez voter lundi. Moi, j’ai déjà accompli mon devoir de citoyen en prenant le chemin de l’école. Celle du quartier, convertie pour l’occasion en bureau de vote. J’ai fait la file avec mes voisins, on a parlé de météo. Puis j’ai été seul dans l’isoloir, face à mon crayon, avec 14 ans dans le cœur et un policier imaginaire qui me demandait encore « ⁠Partager quoi ?⁠ »

Ma réponse tenait en une ligne de Saida Fikri, chanteuse marocaine engagée dont la voix n’a rien perdu de sa pertinence sur la situation de la démocratie au Maroc, où le vote reste, pour beaucoup, une comédie. « ⁠Ni parlement, ni députés, on nous sert des paroles, rien que des paroles.⁠ » Sans être aussi romantique que la chanson de Lenorman, Ana w nta wlad douar est désormais la chanson la plus de gauche que je connaisse.

Mohamed Lotfi

Mohamed Lotfi

Né à Settat (Maroc), Mohamed Lotfi est journaliste, homme de radio et auteur. Installé au Québec depuis 1982, il crée en 1990 Souverains anonymes, émission réalisée en prison. Lauréat du Prix Guy-Maufette en 2020.

Tous les articles
Rubrique: Actualité

Plus dans Actualité

Voir tout
Verre de bière blonde Duvel avec mousse, posé sur une table en bois à côté d’une bouteille de bière Duvel, devant un arrière-plan flou.

ATTAL, LE CANDIDAT CONNU COMME LE HOUBLON

/