Passer au contenu

L’ILLUSION DU VRAI ET LA PEUR DU NOUVEAU : CE QUE NOUS RÉVÈLE NOTRE ATTACHEMENT AU FAMILIER

La répétition transforme le familier en vérité apparente. Par économie cognitive, l’esprit privilégie ce qu’il connaît et résiste à la nouveauté. Ce biais nourrit la désinformation et affaiblit le jugement. Penser exige alors un effort de lucidité contre l’évidence.

Pare-brise fissuré avec impact central, éclats de verre en rayons, texture fragmentée illustrant une fracture visuelle et la déformation de la perception
Ce qui nous rassure n’est pas toujours ce qui est vrai. La familiarité éclaire parfois moins qu’elle n’endort.

« Plus les hommes seront éclairés, et plus ils seront libres. » Voltaire
Une formule qu’il conviendrait peut-être d’inverser aujourd’hui…

LA RÉPÉTITION COMME SUBSTITUT À LA VÉRITÉ

Il est des idées que nous embrassons sans les avoir vraiment examinées. Des affirmations que nous tenons pour vraies, non parce qu’elles ont fait l’objet d’une démonstration rigoureuse, mais parce qu’elles se sont imposées à nous par la simple force de la répétition. L’époque actuelle, saturée de discours et de contenus, en offre l’illustration quotidienne : un propos mille fois relayé sur les réseaux sociaux finit souvent par paraître plus crédible qu’une démonstration isolée, même solidement étayée. Ce phénomène porte un nom : l’effet de vérité illusoire.

Mis en évidence en 1977 par Hasher, Goldstein et Toppino, ce biais cognitif souligne notre tendance à accorder davantage de crédit à une information répétée, indépendamment de sa véracité. Plus une idée nous devient familière, plus elle nous semble aisée à traiter, et cette fluidité cognitive, en apparence anodine, est perçue par notre esprit comme une marque de fiabilité. La répétition, en d’autres termes, se substitue à la preuve.

L’ÉCONOMIE COGNITIVE : LE CONFORT AU DÉTRIMENT DE LA VÉRITÉ

Cette inclination vers la familiarité ne relève pas de la paresse intellectuelle, mais d’un principe d’économie cognitive : face à la complexité du réel, notre cerveau privilégie les chemins les plus courts. Il reconduit ce qu’il connaît. Il recycle ce qu’il a déjà traité. Il reconfirme, plutôt qu’il confronte. Et c’est là que s’opère le glissement insidieux : ce qui nous est familier prend peu à peu les atours du vrai.

Or, cette disposition mentale à confondre répétition et véracité se retrouve à un niveau plus large dans notre difficulté à accepter le changement, notamment lorsqu’il contredit ce que notre expérience passée nous a enseigné. De fait, l’intelligence et l’expérience, loin d’être les remparts attendus contre l’erreur, peuvent parfois en devenir les complices. Plus nous maîtrisons un domaine, plus nous avons tendance à y reconduire les stratégies qui ont prouvé leur efficacité. Ce phénomène, que les psychologues désignent sous le nom de « fixité mentale », traduit la manière dont l’expertise elle-même peut engendrer une forme de rigidité cognitive.

LE CONFORT DU CONNU, L’INCONFORT DE LA NOUVEAUTÉ

Ainsi, croire en une information parce qu’elle nous est familière et résister à une nouveauté parce qu’elle bouscule nos certitudes, découlent d’un même ressort : la préférence pour le connu. Dans les deux cas, notre esprit se protège du désordre en figeant le réel dans des formes déjà apprivoisées. La croyance répétée devient confort. L’idée nouvelle, la dissonance.

Ce double mécanisme de confort cognitif et de rejet du dissemblable nourrit, bien souvent à notre insu, les dynamiques de désinformation. Les slogans politiques répétés à l’envi, les fausses nouvelles virales, les récits simplificateurs relayés dans la précipitation, les doxas bénéficient de cette disposition naturelle de notre esprit à associer familiarité et vérité. Et même lorsque des corrections factuelles sont apportées, elles peinent à se frayer un chemin dans une mémoire saturée de refrains déjà entendus. Comme l’ont montré Brashier et Marsh (2020), une fausse information répétée sera jugée crédible par une majorité de personnes, même si elle contredit leurs connaissances préalables. La répétition l’emporte sur la raison. On reconnaît là les dynamiques discursives qui ont marqué la période 2020-2023, lorsque certains narratifs sanitaires et géopolitiques se sont imposés par saturation médiatique plus que par démonstration contradictoire.

Une étude récente apporte à cette analyse une confirmation empirique remarquable. Le chercheur suisse Felix Schläpfer a publié en janvier 2026 sur ResearchGate une recherche portant sur 1590 répondants représentatifs de Suisse alémanique. Son objet : mesurer l’adhésion à des affirmations fausses ou trompeuses lorsqu’elles sont relayées par les institutions et les médias dominants.

Le constat est sans appel. Jusqu’à 50 % de la population accepte pleinement des énoncés erronés sur des enjeux géopolitiques et sanitaires majeurs, la guerre en Ukraine et la pandémie de COVID-19 notamment.

Plus troublant encore, Schläpfer établit une corrélation inverse de ce que montrent les études sur la désinformation alternative : les consommateurs réguliers de médias traditionnels apparaissent comme les plus exposés.

La méthodologie de Schläpfer tranche avec les approches classiques : plutôt que de se fier aux consensus institutionnels ou aux fact-checks ayant montré leurs limites, il ancre sa définition de la désinformation dans des preuves vérifiables et indépendantes, y compris des corrections officielles émises par les autorités publiques elles-mêmes.

Sa conclusion est franche : les médias traditionnels, par leur dépendance à des sources alignées sur certains États, propagent une désinformation systématique fondée sur la répétition de narratifs dominants. L’étude identifie des mécanismes psychosociaux que nous avons déjà évoqués (biais d’ancrage, omission des preuves contraires) mais ajoute une dimension structurelle : algorithmes et modérations renforcent les contenus conformes.

Reste l’essentiel, que Schläpfer n’élude pas : au-delà des biais cognitifs, ce sont les intérêts matériels qui barrent la route à la vérité. Gouvernements, industries pharmaceutiques, médias de référence ont trop à perdre en matière de financements publics, de contrats lucratifs ou de légitimité acquise pour admettre leurs erreurs sans risquer scandales judiciaires et effondrement de confiance. D’où l’appel de l’auteur à des régulations imposant la transparence des sources, seul moyen selon lui de protéger ce que la Constitution suisse nomme « la formation libre de la volonté politique ».

LES LETTRES LIBRES : PENSER AU-DELÀ DE LA RÉPÉTITION

C’est ici que prend tout son sens l’engagement du média LES LETTRES LIBRES, qui fait de la liberté des voix, de la légalité des lois et de la loyauté des choix les piliers de son éthique éditoriale. Éclairer sans manipuler, informer sans répéter mécaniquement, offrir aux lecteurs les moyens de penser sans les enfermer dans des certitudes prémâchées, tel est le défi que posent aujourd’hui les nouvelles formes de journalisme.

La liberté, affirme LES LETTRES LIBRES, est notre première sécurité. Mais cette liberté n’est possible qu’à la condition d’un effort constant de lucidité. Il faut apprendre à reconnaître les séductions de la répétition, à désapprendre ce que l’on croyait établi, à se méfier des vérités trop fluides pour être vraies. Il faut, surtout, remettre en cause la pente naturelle de notre esprit à confondre familiarité et légitimité, confort et cohérence.

DÉSAPPRENDRE POUR MIEUX COMPRENDRE

L’exercice critique, aujourd’hui plus que jamais, est un exercice de liberté. Il consiste à interroger non seulement les discours qui nous parviennent, mais aussi les mécanismes internes par lesquels nous les recevons. Il impose de ralentir notre jugement, de suspendre l’assentiment immédiat, de cultiver une vigilance intellectuelle face à ce que nous croyons savoir. Cela suppose aussi d’accepter que penser soit une forme de dérangement, une manière de se tenir à distance de l’évidence et parfois même de soi.

Dans un monde saturé d’images et d’opinions recyclées, il faut désapprendre pour mieux comprendre. Il faut remettre en question la manière dont nous croyons, pour reconquérir la faculté de juger.

BIBLIOGRAPHIE

Beradt, C. (2002). Rêver sous le IIIᵉ Reich. Paris.Éditions Payot.

https://www.payot-rivages.fr/payot/livre/rever-sous-le-iiie-reich-9782228893162

Brashier, N. M., & Marsh, E. J. (2020).Judging truth.Annual Review of Psychology, 71, 499-515.

Hasher, L., Goldstein, D., & Toppino, T. (1977). Frequency and the conference of referential validity.Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 16(1), 107-112.

https://www.researchgate.net/publication/222438522_Frequency_and_the_Conference_of_Referential_Validity

Henderson, E. L., Simons, D. J., & Barr, D. J. (2021). The trajectory of truth: A longitudinal study of the illusory truth effect.Journal of Cognition, 4(1), 29.

https://journalofcognition.org/articles/10.5334/joc.161

Le Collectif citoyen, France-Soir. (2026, 1er janvier). Une étude bouleverse les perceptions sur la désinformation : quand les narratifs dominants trompent le public.France-Soir.https://www.francesoir.fr/societe-sante-science-tech-culture-medias/une-etude-bouleverse-les-perceptions-sur-la

Lempert, B. (2008). Le tueur sur un canapé jaune. Paris.Éditions du Seuil.

https://www.seuil.com/ouvrage/le-tueur-sur-un-canape-jaune-bernard-lempert/9782020975041

Occhipinti, S. (n.d.). Illusory truth effect.The Decision Lab.

https://thedecisionlab.com/biases/illusory-truth-effect

Pastor, F. (2025). Écrire, cerveau, émotions. LinkedIn.

https://www.linkedin.com/posts/fabrice-pastor_écrire-cerveau-émotions-activity-7331908941527855104-5y2o

Phan, H. P., & Ngu, B. H. (2021). A case for cognitive entrenchment: To achieve optimal best, taking into account the importance of perceived optimal efficiency and cognitive load imposition.Frontiers in Psychology, 12, 662898.

https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2021.662898/full

Schläpfer, F. (2026). Who believes mainstream-congruent misinformation? [Preprint].ResearchGate.https://www.researchgate.net/publication/387284397

Taleb, N. N. (2012). Antifragile: Things that gain from disorder. New York.Random House.

https://www.amazon.fr/Antifragile-Things-That-Gain-Disorder/dp/0812979680

Weick, K. E. (1993). The collapse of sensemaking in organizations: The Mann Gulch disaster.Administrative Science Quarterly, 38(4), 628-652.

https://www.cs.unibo.it/~ruffino/Letture%20TDPC/K.%20Weick%20-%20The%20collapse%20of%20sensemaking.pdf

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

Tous les articles

Plus dans Philosophie et psychologie

Voir tout
Terrasse du café Le Deauville à Paris, clients attablés en hiver sur les Champs-Élysées, scène de vie urbaine évoquant l’insouciance face aux tensions contemporaines.

LA FIN DE L’INSOUCIANCE ?

/

Plus de Anne-Emmanuelle Lejeune

Voir tout