LE VOL BRISÉ DES OISEAUX
Je ne connaissais pas le Simorgh avant de tomber sur un post LinkedIn d’Othman El Kachtou qui m’a sidérée par sa puissance symbolique. Ce mythe venu du soufisme persan, où un oiseau de feu et de sagesse incarne la traversée intérieure vers la vérité, m’a immédiatement rappelé les tensions de notre époque. À l’ère des algorithmes prétendument neutres, qui renforcent les préjugés sociaux, figent les identités et transforment la pensée en réflexe, cette antique figure m’a semblé moins exotique que nécessaire.
Dans Le Cantique des Oiseaux de Farīd al-Dīn ʿAṭṭār, des milliers d’oiseaux partent à la recherche de leur roi, le Simorgh. Ils traversent sept vallées, sept stations mystiques qui incarnent autant de renoncements, de dépossessions et de mises à nu. À l’arrivée, ils ne trouvent aucun souverain extérieur, mais leur propre reflet : en persan, Sīmurġ signifie « trente oiseaux ». Le roi qu’ils cherchaient, c’était eux-mêmes, mais devenus autres, purifiés, transformés, unifiés.
Le Simorgh ne règne pas ; il transfigure. Il n’impose pas ; il révèle. Il ne promet rien d’autre que la fin des illusions. À ceux qui attendent un maître, une loi, un ordre, il oppose une exigence radicale : mourir à soi pour renaître dans l’Être. Ce n’est pas une allégorie lointaine. C’est une épure de ce que la modernité algorithmique a oublié.
CE QUE L’ALGORITHME NE TRAVERSE PAS
Les algorithmes gouvernent aujourd’hui nos lectures, nos désirs, nos opinions. Sous couvert d’efficacité, ils réduisent la complexité humaine à des profils calculables. Ils apprennent à partir de données humaines, c’est-à-dire de nos habitudes, de nos biais, de nos violences. Puis ils les reproduisent. À la vitesse de la lumière.
Ces systèmes se nourrissent de l’inertie de masse. Ils affirment ce qui a déjà été. Ils ne prévoient rien d’inédit ; ils prolongent ce qui fut. L’algorithme n’a pas de souffle. Il ne doute pas, ne traverse pas, ne s’effondre pas pour mieux se relever. Il organise les apparences. Il perfectionne l’illusion.
À l’opposé, le Simorgh exige la perte de repères, la traversée de l’incertitude, le refus de toute assignation. Il ne classe pas, il brûle. Il ne filtre pas, il révèle. Et ce qu’il révèle n’est pas l’identité sociale ou numérique d’un sujet, mais la part d’inconnu qui gît au cœur de chaque conscience. Ce que la technique moderne refoule avec le plus d’obstination : l’imprévisible, l’irréductible, le vivant.
L’HIRONDELLE MESSAGÈRE
Ce que dit le Simorgh aux technocrates, l’hirondelle du média LES LETTRES LIBRES le souffle à l’oreille des citoyens. Cette figure choisie par un média engagé dans la défense de la liberté d’expression, de la légalité des lois et de la loyauté des choix n’est pas anodine. L’hirondelle vole haut, relie les continents, revient inlassablement. Elle est fidèle, rapide, messagère. Elle n’est pas spectaculaire. Elle n’a pas le feu du Simorgh, mais elle a sa constance.
Dans LES LETTRES LIBRES, l’hirondelle défend la clarté, la rigueur et l’indépendance. Elle traverse les discours comme une plume fend l’air : sans bruit, mais avec détermination.
La devise hugolienne que s’est donnée ce média (« Un peuple sans lettres est un peuple qui se meurt ») rappelle que le langage n’est pas un ornement. Il est la condition même de la liberté. C’est par l’écrit, par la pensée articulée, par le doute exprimé que la démocratie respire. Et l’on mesure à quel point l’hirondelle et le Simorgh participent d’une même écologie symbolique : l’une veille au grain de la parole publique, l’autre consume les impuretés de l’ego.
L’ÉPREUVE CONTRE LE CONFORT
Le Simorgh n’apparaît qu’à ceux qui acceptent l’épreuve. Les oiseaux du conte de ʿAṭṭār, pour la plupart, renoncent : la vallée est trop aride, le doute trop fort, la peur trop tenace. Ils veulent un roi, pas un miroir. Ils veulent être rassurés, pas transformés. Les algorithmes leur offrent ce qu’ils cherchent : des certitudes sans risque, des vérités sans épreuve, des identités sans altération.
Mais une société qui refuse l’épreuve devient docile. Une pensée qui évite le vertige se laisse guider par les chiffres. Et une démocratie qui craint la complexité finit par préférer la simplification au discernement. Le confort algorithmique est un somnifère. Le Simorgh, lui, est un feu. Il ne protège pas. Il éclaire en brûlant.
L’hirondelle aussi refuse le confort des cages. Elle migre, elle expose son corps aux vents, elle s’éloigne pour mieux revenir. Son vol est un engagement. Et ce qu’elle transporte, c’est une idée ancienne : la liberté est notre première sécurité. Sans elle, la loi devient censure. Le choix devient manipulation. Et la voix se dissout dans le bruit.
REFONDER L’ALTITUDE
Ce que l’époque contemporaine appelle « intelligence artificielle » ne connaît ni la perte, ni la peur, ni la joie. Elle modélise. Elle prévoit. Elle exécute. Elle ne cherche rien. Elle ne traverse rien. Elle ne devient rien. C’est pourquoi le Simorgh lui est étranger. C’est pourquoi l’hirondelle la dérange.
Nous sommes à un moment où il faut choisir entre l’enfermement confortable de l’algorithme et la traversée incertaine de la conscience. Entre la prévision et la révélation. Entre le profil et le visage. Le Simorgh nous rappelle qu’on ne trouve la vérité qu’en s’y perdant. L’hirondelle, qu’on ne protège la liberté qu’en la pratiquant.
Les oiseaux mythiques ne sont pas des décorations. Ce sont des balises. Ils n’ont pas vocation à nous distraire, mais à nous réveiller. Quand tout, autour de nous, réduit, mesure, classe et juge, il faut voler plus haut. Traverser. Se consumer. Renaître.
BIBLIOGRAPHIE
Corbin, H. (1958).L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn ʿArabī. Flammarion.
El Kachtoul, O. (2024). Zoroastrisme soufi : le soufisme à la croisée des mondes.LinkedIn.https://www.linkedin.com/posts/othman-el-kachtoul-24b47434_zoroastrisme-soufie-soufisme-activity-7330109980613701632-eMnM
Farīd al-Dīn ʿAṭṭār. (2012).Le Cantique des Oiseaux(trad. Leili Anvar). Diane de Selliers.
Ferdowsi. (s. d.).Le Livre des Rois(Shāhnāmeh) (trad. Jules Mohl). Bibliothèque nationale de France.
Gnoli, G. (1980).Zoroaster's Time and Homeland. Istituto italiano per il Medio ed Estremo Oriente.
MacKenzie, D. L., & Boyce, M. (s. d.). Simurgh.Encyclopaedia Iranica. https://www.iranicaonline.org