Sanary. Ruth Elkrief. Et ce constat qui revient comme une rengaine officielle, toujours formulée avec des trémolos tardifs : le métier de professeur est devenu dangereux, ils vivent dans l’insécurité permanente.
Devenu.
Comme si l’école n’avait pas été, depuis des décennies, un terrain de guerre feutrée, une zone grise où l’institution a appris à maquiller la violence pour sauver sa façade.
En 1994, c’était déjà vrai. Le « pas de vagues » existait déjà. En Belgique. Et la hiérarchie n’était pas là pour protéger les enseignants, mais pour veiller à ce que rien ne déborde, à ce que personne ne parle, à ce que l’ordre symbolique reste intact, même au prix de l’humiliation et du danger.
J’ai enseigné un an à Molenbeek, en 1994-1995. Le Molenbeek d’avant les slogans, d’avant les reportages, d’avant la conversion médiatique du quartier en laboratoire du djihad européen. Sur place, ce n’était pas un concept. C’était un climat. Une menace diffuse. Une brutalité quotidienne. Une atmosphère de domination où l’enseignant, surtout jeune femme, était une cible.
J’y ai vécu l’enfer.
L’ENFER ET LA PARENTHÈSE
Les mains aux fesses. Une tentative de viol collectif. De l’encre jetée sur mes vêtements. Des préservatifs remplis d’eau déposés sur mon bureau. Mes clés de classe volées. Une élève qui a uriné en classe. Et l’institution, autour, comme une machine bien huilée, ne posant qu’une seule question implicite : comment faire pour que cela ne se sache pas.
Voilà ce que l’on appelait déjà l’éducation.
Et pourtant, au milieu de ce chaos, il y a eu une parenthèse presque irréelle. Une demi-classe. Un cours d’expression orale française. Des jeunes filles issues de l’immigration maghrébine, à l’exception d’une élève. Elles ont porté un projet. Elles ont travaillé. Elles ont répété sur le temps de midi, en troisième secondaire¹, sans tronc commun, déjà reléguées dans l’enseignement professionnel comme on relègue des vies dans des couloirs sans retour.
Elles ont monté un spectacle magistral. Présenté en juin devant toute l’école.
Ces filles ont existé. Elles avaient une puissance, une dignité, une intelligence que personne ne voulait voir. Elles portaient aussi leurs drames. Leurs silences. Et surtout cette autre violence, plus sourde, plus intime, celle du retour au bled, où l’on ne rentre pas seulement en vacances, mais parfois dans une autre prison.
Mes élèves de deuxième secondaire¹, eux, avaient fait la campagne publicitaire dans l’école. Des affiches dignes des meilleurs illustrateurs de bande dessinée. Ils avaient du talent. Du vrai.
Mes élèves de quatrième secondaire, eux, avaient cette rage adolescente qui se trompe de cible parce que l’école leur apprend précisément cela : frapper ce qui est à portée, jamais ce qui commande.
LE 30 JUIN
Puis vint le 30 juin.
Et avec lui, la scène finale, la plus révélatrice, la plus grotesque, la plus parfaitement kafkaïenne.
La révérende mère, dans le rôle du gendarme de service², m’a suggéré d’aller enseigner dans une école plus bourgeoise. Elle n’a pas renouvelé mon contrat. Motif officiel : je ne savais pas adapter mes compétences à celles de mes collègues. Parce que mon spectacle, dit-elle, avait été vécu comme une ombre sur leur travail.
Une ombre.
Donc je n’étais pas renvoyée parce que j’avais été agressée, humiliée, mise en danger. Je n’étais pas renvoyée parce que l’école était devenue une jungle. Non. J’étais renvoyée parce que j’avais réussi quelque chose. Parce que j’avais produit de la lumière dans un système conçu pour maintenir tout le monde dans une médiocrité égalitaire, une survie sans éclat, une fatigue sans témoin.
Je la remercie encore aujourd’hui pour cette citation. Elle résume l’école mieux que tous les rapports ministériels.
Je lui ai demandé une lettre de recommandation.
Et pour lui faire passer l’envie de me la refuser, je lui ai dit que dans le cas contraire, je raconterais mon année aux médias.
J’ai donc obtenu ma lettre.
Ce n’est pas de la diplomatie. C’est de la guerre institutionnelle. Et c’est ainsi que l’on apprend très vite ce que l’école enseigne vraiment : non pas la transmission, mais le chantage, la dissimulation, l’omerta.
EN GUERRE CONTRE LE SYSTÈME
Un an plus tard, j’ai revu mes petits bourreaux de seize ans dans le métro bruxellois. Et contre toute attente, ils se sont montrés charmants. Ils m’ont demandé ce que j’étais devenue.
Je leur ai répondu que je n’étais pas retournée dans l’enseignement. J’étais devenue professeure de français langue étrangère dans les multinationales.
Ils étaient épatés.
Ils m’ont dit que j’avais bien fait. Que je méritais mieux. Qu’ils étaient en guerre contre le système.
En guerre contre le système.
J’ai eu cette phrase, sèche, lucide, sans consolation : dommage que vous n’ayez pas fait la différence entre les collaborateurs du système et les personnes rebelles qui ont vraiment cru pouvoir changer les choses.
C’était trop tard. La violence avait déjà fait son œuvre. Ils avaient frappé la mauvaise cible. Ils avaient servi l’ordre qu’ils prétendaient haïr. Et le système, lui, avait gagné sur toute la ligne.
Quelques mois plus tard, la sœur d’une amie, journaliste au journal Le Soir, a raconté mon histoire dans la presse papier. Nous étions en 1996. À l’époque, il fallait encore du papier pour que la réalité devienne officielle.
LE SILENCE COMME GOUVERNANCE
Ce n’est qu’au Québec que je suis retournée dans l’enseignement.
Je n’y ai plus connu les écoles de la désespérance, mais celles d’une autre maladie : la tyrannie hiérarchique féminine. Avec mes directeurs masculins, tout allait bien. Avec certaines femmes de l’institution, j’ai découvert une autre forme de violence : celle qui ne frappe pas le corps, mais qui s’acharne à uniformiser, à massifier, à réduire les individus en procédures, à transformer des enseignants en stagiaires effrayées, rangées, dociles, interchangeables.
Là encore, une logique de contrôle. Une obsession de la conformité. Une haine froide de l’initiative. Un rapport conflictuel profond avec la gestion humaine, dès lors qu’elle ne peut pas être réduite à une mécanique disciplinaire.
Mais cela fera l’objet d’une autre publication.
Car ce que je retiens, et ce que je refuse d’oublier, c’est que l’école ne s’est pas effondrée hier. Elle s’est effondrée depuis longtemps. Elle tient encore debout uniquement parce qu’elle a appris à dissimuler sa faillite, à sacrifier ses professeurs, à neutraliser ceux qui parlent, et à maquiller la violence en fatalité sociale.
Le métier n’est pas devenu dangereux.
Il l’était déjà.
Et le vrai scandale, ce n’est pas la violence des élèves. C’est la lâcheté organisée de ceux qui prétendent gouverner l’école, mais qui, depuis trente ans, ne gouvernent qu’une chose : le silence.
NOTES
¹ Dans le système scolaire belge, la troisième secondaire correspond à la troisième du collège en France (élèves de 14-15 ans) ; la deuxième secondaire correspond à la quatrième française (élèves de 13-14 ans).
² Allusion au personnage de l’adjudant-chef Cruchot, incarné par Louis de Funès dans la série Le Gendarme de Saint-Tropez (1964-1982), figure comique de l’autorité zélée et dérisoire.
BIBLIOGRAPHIE
LCI. (2026, 5 février). « Sanary et l’abandon des profs » : le parti pris politique de Ruth Elkrief [Vidéo]. 24 h Pujadas, l’info en questions (LCI). https://www.facebook.com/24hPujadas/videos/-sanary-et-labandon-des-profs-le-parti-pris-politique-de-ruth-elkrief-le-m%C3%A9tier-/2455623861539978/