Passer au contenu

QUAND CRUCHOT S’EMPARE DE L’ÉDUCATION : CHRONIQUE D’UNE DÉBÂCLE ORCHESTRÉE

Du Québec à la France et à la Belgique, les petits chefs de l’éducation font primer les procédures sur la transmission. Bureaucratie, conformisme et mépris des savoirs transforment écoles et universités en casernes où la liberté de penser devient suspecte.

Salle de classe vide avec des chaises bleues à tablettes en bois, des tableaux blancs et un vidéoprojecteur au plafond, éclairée par une fenêtre.
L’école se change en caserne lorsque les petits chefs soumettent la transmission des savoirs à leur obsession du contrôle.

La satire n’est pas un luxe littéraire. Elle n’est pas un exercice mondain destiné à égayer un salon ni une fantaisie d’esprit réservée aux temps apaisés. Elle agit comme une mise à nu des mécanismes de domination lorsque ceux-ci se dissimulent sous le vernis de la bienveillance institutionnelle. Voltaire savait que le rire permettait de rompre l’enchantement du pouvoir. Rushdie en a payé le prix. Charlie Hebdo continue d’en porter les stigmates. La satire est un style menacé parce qu’elle dévoile, parce qu’elle désarme, parce qu’elle existe en dehors des codes du sérieux administratif.

C’est à partir de ce constat que l’on peut interroger l’état de l’éducation au Québec, en Belgique et en France. Trois univers au vocabulaire distinct, mais aux travers identiques. Trois territoires où la transmission du savoir se fait sous inspection continue, dans une ambiance générale de contrôle, de suspicion, d’injonctions contradictoires et de déresponsabilisation systémique. Pour rendre cette scène intelligible, la métaphore la plus exacte demeure celle de la brigade des gendarmes de Saint-Tropez. Le monde éducatif ressemble de plus en plus à cette caserne où Cruchot multiplie les coups de sifflet, où Gerber tient des registres interminables et où la règle prime sur le jugement.

LE GRAND DÉFILÉ DES KÉPIS : QUAND LA HIÉRARCHIE ÉDUCATIVE MIME LA GENDARMERIE

Du Québec à la France en passant par la Belgique, le constat s’impose avec une constance troublante. L’université française, le système scolaire québécois et l’enseignement belge partagent désormais un mal insidieux qui traverse la francophonie. Ce syndrome, identifiable entre mille, porte un nom cinématographique : celui de Cruchot et de ses acolytes, ces gendarmes de Saint-Tropez qui transformaient chaque situation en grande messe bureaucratique grotesque. Sous des dehors feutrés, le monde éducatif francophone se révèle aujourd’hui infesté de maréchaux des logis en herbe, armés non plus de sifflets et de règlements militaires, mais de formulaires pédagogiques, de commissions infinies et de protocoles managériaux aussi absurdes qu’étouffants.

Le tableau devient saisissant lorsque l’on constate que 1 319 enseignants permanents ont remis leur démission dans les écoles publiques québécoises au cours de l’année scolaire 2023-2024. Il s’agit d’un record, en hausse de 67 % en cinq ans, mais cette donnée ne signifie pas nécessairement que tous ont quitté l’enseignement : certains peuvent avoir changé de centre de services scolaire, et le ministère ne documente pas systématiquement les motifs de départ. Les syndicats citent notamment l’épuisement, le manque de ressources, la violence et l’accompagnement insuffisant. En France, 2 400 enseignants fonctionnaires du public ont volontairement quitté l’Éducation nationale en 2023-2024. En Fédération Wallonie-Bruxelles, la pénurie d’enseignants demeure, elle aussi, un problème officiellement documenté. Les causes diffèrent et ne peuvent être réduites à la seule microgestion. C’est dans ce contexte que la satire des Cruchot de l’éducation prend son sens : la noble mission d’enseignement se transforme trop souvent en course d’obstacles administrative où la vérification prend le pas sur la transmission, où le contrôle étouffe l’initiative, où la procédure correcte devient plus importante que la décision juste.

Dans cet univers bureaucratique, la figure du petit chef devient centrale. Il convient de parler désormais de Cruchot et de Cruchottes : non parce que les femmes seraient plus enclines à la microgestion, mais parce que l’enseignement est aujourd’hui fortement féminisé. En France, les femmes représentent 71 % des enseignants du secteur public ; en Fédération Wallonie-Bruxelles, elles sont environ sept sur dix dans le secondaire. Les causes de cette féminisation sont multiples et les données disponibles ne permettent pas de l’attribuer directement au niveau des salaires. Les directions d’école ressemblent à des postes de gendarmerie où chaque enseignant doit justifier la moindre action. Les réunions s’apparentent à des contrôles routiers. Le vocabulaire lui-même trahit l’esprit du lieu : gestion de classe, gestion de conflits, gestion des apprentissages. Plus rien ne doit relever de la raison ou du discernement. L’enseignant devient un contrevenant potentiel, l’élève une source permanente de trouble, la didactique un code disciplinaire à appliquer.

Cette bureaucratisation délétère ne se limite pas aux écoles primaires et secondaires. L’université, temple supposé du savoir et de la pensée critique, s’avère être un terreau particulièrement fertile pour ces petits chefs en toge. Ici, point d’uniforme bleu gendarmerie, mais une autorité académique qui se drape dans les oripeaux de la légitimité intellectuelle pour mieux exercer son emprise. Les commissions se multiplient, les formulaires s’accumulent, les réunions s’éternisent. Le savoir, qui devrait constituer un espace de transmission et de création, se voit ainsi transformé en terrain d’autorité bureaucratique. On ne crée plus, on vérifie. On ne soutient plus, on corrige. On ne fédère plus, on contrôle.

MOLENBEEK 1994 : L’ÉCOLE DE LA PEUR ET LE SILENCE INSTITUTIONNEL
Molenbeek, 1994. Une jeune enseignante affronte la violence quotidienne d’une école que l’institution préfère taire. Un témoignage brut sur le silence organisé, trente ans avant que personne n’ose enfin en parler. Ce que « pas de vagues » signifie vraiment.

LA PARADE DES GALONS : COMMENT ON FABRIQUE UN PETIT CHEF ACADÉMIQUE

Le processus de fabrication d’un Cruchot universitaire suit un schéma d’une logique implacable. Comme dans la gendarmerie de nos films cultes, on distribue les galons selon des critères qui n’ont que peu à voir avec les compétences réelles. À l’université, on nomme des responsables selon le même principe hiérarchique rigide : au plus ancien, au plus docile, à celui ou celle qui a bien servi la structure. Rarement, très rarement, à celles et ceux qui savent véritablement fédérer, inspirer, faire travailler ensemble.

Ce mécanisme de promotion aberrante rappelle deux phénomènes fréquemment étudiés en psychologie. Le premier, connu sous le nom d’effet Dunning-Kruger, renvoie aux erreurs d’autoévaluation observées chez certains individus peu performants. Dans leur étude de 1999, Justin Kruger et David Dunning ont montré que les participants situés dans le quartile inférieur surestimaient fortement leur classement, tandis que les plus performants sous-estimaient davantage leur position relative. Des travaux ultérieurs ont toutefois discuté l’ampleur de cet effet et l’interprétation dite du « double fardeau », certaines analyses montrant qu’une partie du phénomène peut aussi tenir à des mécanismes statistiques. L’effet Dunning-Kruger peut donc éclairer certaines situations de surconfiance, mais il ne permet pas, à lui seul, d’expliquer la sélection des dirigeants.

Le second phénomène réside dans la tendance à confondre assurance et compétence. Le psychologue Tomas Chamorro-Premuzic a consacré plusieurs travaux à cette erreur de sélection et souligne que la surconfiance, le narcissisme ou le charisme peuvent favoriser l’accès à des fonctions de direction sans garantir l’efficacité du leadership. Ces traits peuvent séduire les décideurs précisément parce qu’ils donnent une apparence de maîtrise. Le problème n’est donc pas l’assurance en elle-même, mais le moment où elle sert de substitut à la compétence réelle.

Cette culture de la hiérarchie pour la hiérarchie, plus forte que celle de la compétence, crée un cocktail explosif. Elle mélange une confusion systématique entre pouvoir et reconnaissance avec une absence presque totale de formation au management académique. Le résultat devient prévisible : des équipes étouffées sous le poids des procédures, des initiatives freinées avant même d’avoir pu germer, des talents découragés qui finissent par déserter. Un monde censé produire du sens se perd dans ses petites hiérarchies mesquines, reproduisant à l’infini les travers d’une gendarmerie kafkaïenne où le règlement prime sur l’intelligence de la situation.

Le parallèle avec Gerber, l’adjudant obtus interprété par Michel Galabru, devient ici saisissant. Cet autre personnage emblématique de la gendarmerie de Saint-Tropez incarnait parfaitement cette rigidité bureaucratique où l’application bête et méchante du règlement tenait lieu de pensée. Dans nos universités et nos écoles, les Gerber pullulent désormais, brandissant leurs référentiels de compétences comme autant de règlements intérieurs indiscutables, imposant leurs grilles d’évaluation standardisées avec la certitude aveugle de ceux qui confondent l’ordre avec la justice, la procédure avec l’efficacité.

Pourtant, la crise éducative ne vient pas d’un relâchement. Elle provient au contraire d’un excès de contrôle. Les injonctions contradictoires se multiplient. On exige des enseignants qu’ils soient psychologues, animateurs, tuteurs, travailleurs sociaux, tout en leur rappelant qu’ils doivent surtout ne pas enseigner trop de théorie. On leur reproche d’être rigides tout en leur interdisant d’exercer la moindre autorité. C’est le règne de la confusion, sous inspection permanente.

LA GRANDE VADROUILLE IDÉOLOGIQUE : QUAND L’UNIVERSITÉ PERD LE NORD

Mais cette bureaucratisation grotesque ne constitue que la partie visible d’une dérive plus profonde. Leonardo Orlando, politologue argentin formé en France, tire la sonnette d’alarme avec une force peu commune. Dans Sexe, Science & Censure, essai coécrit avec Peggy Sastre et publié en octobre 2025, les auteurs dénoncent ce qu’ils considèrent comme une marginalisation des approches biologiques et évolutionnaires dans une partie du monde universitaire. Leur thèse ne manque pas de mordant : nous assisterions à la chute de l’université, non par manque de moyens, mais par abandon intellectuel.

Orlando retrace une rupture historique fondamentale entre Durkheim et Tarde, fracture qui aurait engendré, selon lui, une méfiance durable envers la biologie dans les sciences sociales. Cette séparation disciplinaire aurait donné naissance à ce qu’il nomme un créationnisme cognitif. Avec Peggy Sastre, il propose également le terme polémique de genreplatisme pour désigner les doctrines qui, selon eux, minimisent ou nient la part biologique des différences entre les sexes. Il s’agit ici de leur grille d’analyse, et non d’une catégorie scientifique établie. Les petits chefs de l’université, nouveaux commissaires politiques du conformisme idéologique dans leur lecture, veillent jalousement au respect de cette orthodoxie.

La satire prend ici un visage précis. On imagine sans effort Cruchot, cette fois drapé dans une toge universitaire, patrouillant entre les amphithéâtres. Il vérifie que les thèses ne contiennent rien de subversif. Il contrôle la conformité idéologique des bibliographies. Il surveille la terminologie des séminaires. Gerber, de son côté, conserve des registres de bonnes pratiques inclusives. Tout se passe comme si la recherche devait éviter de déranger.

Pour le maître
Une méditation sur l’école, la bureaucratie et la fatigue silencieuse de ceux qui continuent malgré tout à transmettre.

Cette censure intellectuelle, telle que la décrivent Orlando et Sastre, atteindrait des proportions considérables. Des questions scientifiques portant notamment sur les comportements reproductifs ou les stratégies évolutives deviendraient difficiles à aborder dans des lieux qui devraient accueillir toutes les interrogations, aussi inconfortables soient-elles. Orlando insiste : reconnaître des données biologiques n’équivaut nullement à justifier les inégalités sociales. Il s’agit, dans son raisonnement, d’admettre une base biologique de la condition humaine comme point de départ de la réflexion sur l’humain.

La peur de heurter l’idéologie dominante paralyse désormais la recherche universitaire. Cette paralysie signe la chute morale d’une institution qui renonce à sa mission première : la quête de vérité. Les Cruchot idéologiques ont remplacé les Cruchot bureaucratiques, ou plutôt se sont ajoutés à eux, créant une strate supplémentaire de contrôle et de censure. Le courage intellectuel, la curiosité scientifique, le droit au questionnement se voient sacrifiés sur l’autel d’un conformisme rassurant qui protège les carrières et le dôme, mais tue la pensée. Le résultat est connu. Les chercheurs se taisent. Certains se réorientent. D’autres partent. La liberté académique se réduit à mesure que la surveillance idéologique se renforce.

L’ÉVACUATION PAR LA FENÊTRE : QUAND LE MONDE RÉEL CONTOURNE L’UNIVERSITÉ

Face à cette déliquescence, le monde économique commence à tirer les conséquences logiques. Palantir, entreprise spécialisée dans l’analyse de données cofondée notamment par Peter Thiel et Alex Karp, a franchi en 2025 un pas symbolique majeur en créant son Meritocracy Fellowship. Ce programme rémunéré de quatre mois offre à de récents diplômés du secondaire non inscrits à l’université la possibilité de travailler directement à plein temps, sans passer par la case universitaire. Le message envoyé s’avère d’une brutalité rafraîchissante : Palantir présente explicitement son programme comme une alternative à un système universitaire qu’elle juge défaillant.

Les dirigeants de Palantir n’y vont pas par quatre chemins. Ils estiment que les critères d’admission universitaires sont biaisés et que les établissements ne poursuivent plus ni la méritocratie ni l’excellence. Plus de 500 candidats ont postulé et 22 jeunes ont été sélectionnés pour cette première promotion. Leur formation a débuté par un séminaire de quatre semaines consacré notamment à l’histoire américaine, à la civilisation occidentale, au leadership et à la vie professionnelle. Les questions posées lors de ces sessions animées par des professeurs et intellectuels invités touchaient à l’essentiel : qu’est-ce que l’Occident ? Qu’est-ce qui le menace ? Vaut-il la peine d’être défendu ?

Certains candidats ont choisi Palantir faute d’avoir été acceptés dans les universités de leurs rêves, d’autres par conviction. Matteo Zanini, 18 ans, a choisi le fellowship alors qu’il avait été admis à Brown University et obtenu séparément une bourse couvrant intégralement ses études par l’intermédiaire du Department of Defense. Ses amis, ses enseignants et son conseiller d’orientation lui déconseillaient ce choix. Mais Palantir lui offrait quelque chose de concret. Après le séminaire, les jeunes recrues ont été intégrées à des équipes au sein de l’entreprise, souvent aux côtés de forward-deployed engineers, une fonction popularisée par Palantir et depuis adoptée par d’autres entreprises technologiques. Ces ingénieurs fonctionnent comme des consultants, se déplaçant directement chez les clients pour résoudre des problèmes complexes dans des secteurs allant de la santé à la finance, en passant par la défense.

L’ironie de la situation mérite d’être soulignée. Alex Karp, PDG de Palantir, titulaire d’un J.D. de Stanford et d’un doctorat en théorie sociale néoclassique de l’université Goethe de Francfort, affirme sans détour qu’embaucher des diplômés universitaires revient souvent à recruter des personnes formées à répéter des platitudes. La scène aurait plu à de Funès. Le chef de brigade se moque des certificats qu’il juge inutiles, tout en s’appuyant sur des ingénieurs hautement diplômés pour faire tourner le poste. Cette contradiction n’est pas un gag. Elle résume la confusion contemporaine.

Cette critique venant d’un homme bardé de diplômes prestigieux pourrait prêter à sourire si elle ne révélait pas une hypocrisie structurelle plus large. Il n’est pas le premier à gravir l’échelle académique pour mieux la retirer derrière lui. De l’autre côté, les influenceurs qui dénigrent la théorie tout en exhibant leurs diplômes de Harvard ou du MIT ne valent pas mieux. Ils se complaisent dans une posture anti-intellectuelle qui les arrange une fois leur carrière assurée. Ils condamnent le savoir abstrait alors même qu’ils en sont les produits les plus visibles. La satire dévoile ici la posture, mais l’analyse en révèle la portée politique : le mépris affiché pour la théorie n’est qu’un mépris déguisé pour la connaissance elle-même.

LE GRAND BAZAR PÉDAGOGIQUE : ENTRE COMPÉTENCES CREUSES ET SAVOIRS ÉVACUÉS

Cette critique de l’université ne doit cependant pas masquer une autre réalité, plus fondamentale encore. L’école elle-même, en amont de l’université, formate déjà les esprits dans une direction inquiétante. Le système éducatif contemporain, loin de cultiver l’esprit critique et la connaissance véritable, produit de gentils consommateurs unanimistes dépourvus de pensée autonome. L’enseignement utilitariste actuel vomit littéralement la connaissance et la philosophie, leur préférant des compétences vagues et immédiatement monnayables.

Dans le jargon scolaire contemporain, excellence est devenue synonyme de réussite pour tous. Cette belle formule euphémique masque une réalité autrement plus sombre : égalitarisme forcé, massification sans qualité, et communautarisme grandissant. L’objectif inavoué de cette transformation ne fait plus de doute pour qui observe attentivement : former des consommateurs dociles plutôt que des citoyens éclairés, capables de penser par eux-mêmes.

Les connaissances ne peuvent pas et ne doivent pas s’effacer devant de simples compétences. Jacqueline de Romilly, dans Le Trésor des savoirs oubliés, formulait cette vérité essentielle avec une élégance inégalée :

La connaissance laisse toujours une trace, une marque ; et, même sans revenir à la conscience, elle constitue comme un repère et une référence, qui nous aident à penser et à vivre.

Aujourd’hui, les élèves passent des heures à créer des présentations PowerPoint et des affiches décoratives, sans jamais véritablement maîtriser le sujet qu’ils traitent. On leur apprend à communiquer sur des sujets qu’ils ne comprennent pas, à produire du contenant sans contenu, de la forme sans fond. Cette vision utilitariste de l’éducation doit être combattue frontalement. Les jeunes doivent apprendre pour comprendre, non pour simplement faire semblant de savoir.

L’imposture du socioconstructivisme pédagogique a produit ce résultat désolant : une école qui privilégie systématiquement les compétences sur les savoirs, créant ainsi un nivellement par le bas généralisé. Les Cruchot pédagogiques, armés de leurs référentiels et de leurs grilles d’évaluation par compétences, imposent cette logique avec la même rigidité obtuse que leurs homologues administratifs. Ils ne créent pas les conditions de la transmission du savoir, ils vérifient l’application des procédures. Ils ne soutiennent pas les enseignants dans leur mission, ils les corrigent et les contrôlent.

LA SATIRE BÂILLONNÉE : DERNIER REMPART D’UNE PENSÉE LIBRE

Dans ce contexte de formatage intellectuel généralisé, la satire demeure l’un des derniers outils de résistance à disposition de ceux qui refusent l’uniformisation de la pensée. De Voltaire à Charlie Hebdo, en passant par Salman Rushdie, l’histoire démontre que le rire satirique constitue une arme redoutable contre les pouvoirs établis et les orthodoxies imposées. Mais cette arme se révèle à double tranchant, comme le souligne Xavier Azalbert dans France-Soir.

La satire sans action sérieuse ne produit qu’un feu de paille, une contestation de façade qui laisse les structures intactes. Rire des Cruchot de l’éducation ne suffira pas à les déloger de leurs positions. Moquer les petits chefs académiques ne changera rien si cette moquerie ne s’accompagne pas d’une remise en cause radicale des mécanismes qui les produisent et les protègent. La liberté d’expression, dont la satire constitue l’une des formes les plus exigeantes, se trouve aujourd’hui menacée non seulement par la censure directe, mais aussi par l’autocensure généralisée qu’impose le conformisme idéologique.

Les petits chefs de l’université et de l’école n’aiment pas la satire. Elle dévoile leur médiocrité, met à nu leurs prétentions, ridiculise leurs procédures absurdes. Ils préfèrent le langage lisse et consensuel, les formules creuses qui ne disent rien tout en ayant l’air de tout dire. La satire, en nommant les choses crûment, en désignant les responsables, en moquant les impostures, devient un acte de résistance intellectuelle dans un monde où la pensée unique règne en maître.

On imagine aisément Cruchot tenant un registre des rires autorisés. Il coche les bons, barre les mauvais, convoque les humoristes, sanctionne les caricaturistes. La liberté d’expression est traitée comme une infraction potentielle. Le rire devient un acte à justifier. Pourtant, la satire possède une vertu que les institutions redoutent. Elle montre que le pouvoir repose souvent sur du vide. Les Cruchot et les Cruchottes survivent grâce au silence général, grâce à la résignation, grâce à l’acceptation tacite. La satire rompt ce pacte. Elle met en mouvement ce que l’autorité cherche à figer.

QUAND TÉMOIGNER DEVIENT UN DÉLIT : L’AFFAIRE MONSIEUR LE PROF

L’affaire William Lafleur offre un exemple saisissant de cette violence institutionnelle à l’œuvre. Cet ancien professeur d’anglais, connu sous le pseudonyme Monsieur le Prof, a quitté l’Éducation nationale en 2023 après 12 années d’enseignement, dont une grande partie comme remplaçant. Son livre publié chez Flammarion, L’ex plus beau métier du monde, s’appuyait sur plus de 2 400 témoignages d’enseignants, de CPE, d’AESH et de personnels scolaires. L’ouvrage décrivait une institution marquée par la précarisation, la perte d’autorité pédagogique et des méthodes de management vécues comme violentes. Dans ce récit, Lafleur relatait une inspection qu’il avait vécue comme une séance de maltraitance, d’infantilisation et d’humiliation.

Un inspecteur de l’Éducation nationale s’est reconnu dans cette description anonymisée et a porté plainte pour diffamation. Le tribunal correctionnel de Toulouse a rendu son délibéré le 19 mai 2026 : il a relaxé Lafleur pour les trois passages du livre visés ainsi que pour l’une des deux publications en ligne poursuivies. Un tweet du 11 septembre 2023, dans lequel Lafleur rapportait qu’un tiers lui aurait dit que l’inspecteur avait déclaré venir pour le « flinguer », a en revanche été jugé diffamatoire. En première instance, 500 euros de dommages et intérêts ont été accordés au plaignant. Lafleur a interjeté appel en juin 2026 : la décision n’est donc pas définitive.

L’affaire Lafleur en France illustre la judiciarisation des voix dissidentes. Au Québec, l’État a choisi une autre voie : inscrire le silence dans l’architecture même du devoir professionnel.

Depuis le 5 mars 2025, les centres de services scolaires et les établissements d’enseignement privés doivent adopter un code d’éthique conforme à la forme prescrite par le ministre. Son article 8.1 impose au personnel d’agir avec loyauté envers l’organisme scolaire et d’adhérer à sa mission, à ses valeurs et à son projet éducatif « tant en cours d’emploi ou de mandat qu’après ». À vie, donc. L’article 8.2 exige réserve et modération dans la manifestation publique des opinions et demande de s’abstenir de propos concernant l’organisme scolaire, ses établissements, ses partenaires, ses employés, ses élèves ou leurs parents lorsqu’ils peuvent porter préjudice à leur image ou à leur réputation. L’article 8.3 étend encore cette obligation aux activités susceptibles de nuire à cette réputation. Un manquement au Code peut entraîner une sanction.

La conséquence est considérable. Un enseignant qui quitte son établissement et souhaite ensuite raconter publiquement les dysfonctionnements qu’il y a observés ne retrouve pas simplement, en fermant la porte derrière lui, une pleine liberté de parole : le texte prétend prolonger après son départ une obligation de loyauté envers l’institution qu’il pourrait précisément vouloir mettre en cause. Les mécanismes prévus pour certaines divulgations protégées ne se confondent pas avec la liberté générale de publier un témoignage, un livre ou une critique publique de son ancien employeur.

C’est ici que le parallèle avec William Lafleur devient saisissant. Lafleur a pu écrire son livre, raconter son inspection et mettre en cause le fonctionnement de l’institution ; c’est ensuite un inspecteur qui a choisi la voie judiciaire. Au Québec, le dispositif intervient en amont : la loyauté envers l’institution est expressément prolongée après l’emploi et la parole publique susceptible d’altérer sa réputation est encadrée par le Code lui-même. La France judiciarise. Le Québec légalise. Même logique : la critique de l’institution devient une trahison potentielle et le témoignage, un risque juridique ou disciplinaire.

SORTIR DE LA CASERNE MENTALE : APPEL À LA DÉSERTION DES RANGS

Face à cette situation, plusieurs voies de sortie s’esquissent. La première consiste à reconnaître que diriger une équipe de recherche ou un département universitaire, gérer une école ou coordonner une équipe pédagogique, cela s’apprend. Les Cruchot ne naissent pas par génération spontanée, ils sont le produit d’un système qui ne forme pas ses cadres à autre chose qu’à la microgestion. Former ces responsables à l’écoute, à la vision, à la confiance plutôt qu’au contrôle devient une nécessité absolue.

La deuxième voie implique de rompre avec le culte des compétences pour revenir aux savoirs véritables. L’excellence ne se décrète pas par des formules managériales creuses, elle se construit par la transmission rigoureuse de connaissances exigeantes. Cela suppose d’admettre que tous les élèves ne peuvent pas accéder au même niveau de maîtrise dans tous les domaines, que l’égalité des chances ne signifie pas égalité des résultats, que l’exigence intellectuelle ne constitue pas une violence, mais au contraire un respect de l’intelligence des jeunes.

La troisième voie demande un courage intellectuel retrouvé. Il faut oser questionner les dogmes, accepter que certaines vérités scientifiques puissent contredire les préférences idéologiques, reconnaître que la nature humaine existe et que nier cette réalité biologique ne fait pas avancer la justice sociale d’un iota. L’université doit redevenir un lieu de questionnement radical, non un temple de l’orthodoxie bien-pensante.

La quatrième voie exige de remettre en cause les structures hiérarchiques absurdes qui produisent les petits chefs. Cela ne signifie pas abolir toute hiérarchie, ce qui serait aussi stupide qu’utopique, mais refuser que le pouvoir soit distribué selon la docilité plutôt que selon la compétence réelle et la capacité à servir la mission éducative.

Le savoir n’a jamais eu besoin de petits chefs. Il a besoin de grands passeurs, de véritables transmetteurs qui comprennent que leur rôle consiste à ouvrir des portes, non à les fermer. Il a besoin d’esprits libres et rebelles capables de penser en dehors des cadres imposés, non de bureaucrates craintifs qui vérifient obsessionnellement la conformité aux procédures et à la doxa. Il a besoin d’audace intellectuelle, non de prudence structurelle.

Les 1 319 enseignants permanents qui ont remis leur démission dans le réseau public québécois en 2023-2024 constituent un signal d’alarme que nous ne pouvons ignorer. Les données disponibles ne disent cependant ni combien ont quitté définitivement la profession ni pourquoi chacun est parti. En France, 2 400 enseignants fonctionnaires du public ont volontairement quitté l’Éducation nationale la même année scolaire. En Fédération Wallonie-Bruxelles, la pénurie et les difficultés de recrutement sont, elles aussi, documentées. Les causes ne sont ni identiques ni réductibles à une explication unique. Elles renvoient notamment à l’épuisement, au manque de ressources, aux conditions d’exercice, à l’insertion professionnelle et à la charge administrative. C’est là que la métaphore de Cruchot conserve sa force : elle ne prétend pas expliquer chaque départ, mais désigne la sensation d’un système où la procédure peut finir par étouffer la mission.

Affirmer aujourd’hui que l’école est nulle, que l’université est dépassée, relève d’une bêtise crasse doublée d’une hypocrisie révoltante lorsque cela vient de personnes qui ont bénéficié pleinement du système avant de le dénigrer pour les autres. Mais reconnaître que le système éducatif actuel dysfonctionne gravement, qu’il est infesté de petits chefs bureaucratiques et idéologiques, qu’il a perdu de vue sa mission de transmission des savoirs, cela relève non de la critique gratuite, mais du diagnostic lucide. La différence entre ces deux postures n’est pas une nuance, c’est un gouffre.

Décourager les jeunes d’apprendre pour apprendre demeure absurde et criminel. Leur permettre de contourner un système universitaire devenu une fabrique de conformistes polis plutôt qu’une forge de penseurs audacieux peut, en revanche, se justifier dans certains cas. La vraie question n’est pas de savoir s’il faut aller à l’université ou non, mais de comprendre comment nous en sommes arrivés à un point où cette question peut légitimement se poser.

La gendarmerie de Saint-Tropez faisait rire parce qu’elle était fiction, parce que son absurdité restait cantonnée à l’écran. Quand cette même absurdité envahit nos écoles et nos universités, quand elle transforme la noble mission d’enseigner en une comédie bureaucratique sinistre, le rire se fige. Il ne reste plus qu’à constater les dégâts et à appeler à une refondation radicale d’un système qui a trahi ses promesses.

La crise de l’éducation, la dérive universitaire, la posture entrepreneuriale anti-théorie et la fragilisation de la satire ne sont pas des phénomènes séparés. Ils forment un ensemble cohérent où la pensée risque d’être définitivement remplacée par la procédure. Les sociétés qui renoncent au savoir renoncent à leur liberté. Les institutions éducatives ressemblent de plus en plus à des casernes où l’ordre prime sur le sens.

Je refuse d’accepter que l’avenir de l’éducation se joue entre l’augmentation des démissions et départs volontaires d’enseignants dans des systèmes saturés de procédures, et le contournement pur et simple de l’université par des entreprises qui recrutent des lycéens. Je refuse de choisir entre la bureaucratie étouffante et le pragmatisme sans culture. Il existe une troisième voie, celle de l’exigence intellectuelle retrouvée, du courage de penser contre les dogmes établis, de la transmission rigoureuse des savoirs qui forgent les esprits libres. Cette voie demande de déloger les petits chefs de leurs positions usurpées, de redonner aux véritables passeurs la place qui leur revient. Elle exige de nous tous, enseignants, chercheurs, intellectuels, un refus catégorique de la médiocrité bureaucratique et idéologique qui gangrène nos institutions. Il faut sortir de cette caserne mentale. Il faut redonner au savoir sa valeur propre, affranchie des appareils qui le reproduisent sans le comprendre. Il faut redonner à la satire son rôle premier, qui n’est pas de divertir, mais de dénoncer, non de rire pour rire, mais de rire pour dévoiler. Je considère que l’on ne reconquerra jamais l’éducation sans reconquérir d’abord la liberté intérieure de penser contre les casernes symboliques qui prétendent nous protéger. Car céder sur l’excellence, c’est abandonner les générations futures à l’indigence intellectuelle et à la servitude volontaire.

BIBLIOGRAPHIE

Au-Yeung, A. (2025, 4 novembre). Palantir thinks college might be a waste. So it’s hiring high-school grads. The Wall Street Journal. https://www.wsj.com/business/palantir-thinks-college-might-be-a-waste-so-its-hiring-high-school-grads-aed267d5

Azalbert, X. (2025, 3 novembre). La satire : une épée à double tranchant pour nos libertés. France-Soir. https://www.francesoir.fr/opinions-editos/la-satire-une-epee-double-tranchant-pour-nos-libertes

Chamorro-Premuzic, T. (2019). Why do so many incompetent men become leaders? (And how to fix it). Harvard Business Review Press. https://store.hbr.org/product/why-do-so-many-incompetent-men-become-leaders-and-how-to-fix-it/10215

Denis, C. (2025, 22 avril). Le syndrome des petits chefs : quand Cruchot s’invite à l’université [Publication LinkedIn]. LinkedIn. https://www.linkedin.com/posts/christophe-denis-66326736b_le-syndrome-des-petits-chefs-quand-activity-7388482123730685952-Hwib

Dion-Viens, D. (2025, 24 octobre). Record de démissions dans le réseau scolaire : 1 300 enseignants permanents ont quitté leur poste l’année passée seulement dans les écoles publiques. Le Journal de Québec. https://www.journaldequebec.com/2025/10/24/record-de-demissions-dans-le-reseau-scolaire--1300-enseignants-permanents-ont-quitte-leur-poste-lannee-passee-seulement-dans-les-ecoles-publiques

Kruger, J., & Dunning, D. (1999). Unskilled and unaware of it: How difficulties in recognizing one’s own incompetence lead to inflated self-assessments. Journal of Personality and Social Psychology, 77(6), 1121-1134. https://doi.org/10.1037/0022-3514.77.6.1121

Lejeune, A.-E. (2024, 15 octobre). Harvard, MIT, HEC… mais « l’école c’est nul » ? L’hypocrisie qui tue l’éducation [Publication LinkedIn]. LinkedIn. https://www.linkedin.com/posts/anne-emmanuelle-lejeune-06ab13246_harvard-mit-hec-mais-l%C3%A9cole-cest-nul-activity-7264881697551183872-Ll54

Libre Média. (2025, 5 novembre). Leonardo Orlando : Nous assistons à la chute de l’université. https://libre-media.com/2025/11/05/leonardo-orlando-nous-assistons-a-la-chute-de-luniversite

Magnus, J. R., & Peresetsky, A. A. (2022). A statistical explanation of the Dunning-Kruger effect. Frontiers in Psychology, 13, 840180. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2022.840180

Ministère de l’Éducation du Québec. (2025, mars). Code d’éthique (forme prescrite) à l’intention des centres de services scolaires et des établissements d’enseignement privés [PDF]. Gouvernement du Québec. https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/education/publications-adm/devenir-enseignant/Code-ethique-forme-prescrite.pdf

Ministère de l’Éducation nationale. (2025, 3 octobre). Panorama statistique des personnels de l’enseignement scolaire 2024-2025. Gouvernement français. https://www.education.gouv.fr/depp/panorama-statistique-des-personnels-de-l-enseignement-scolaire-2024-2025-452859

Orlando, L., & Sastre, P. (2025). Sexe, Science & Censure. Éditions de l’Observatoire. https://editions-observatoire.com/livre/Sexe%2C-Science-%26-Censure/611

Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. (2025, 4 septembre). Quelles réponses à la pénurie d’enseignants ? https://www.pfwb.be/documents-parlementaires/document-qa-001826094

Périé, P. (2026, 26 mai). À Toulouse, Monsieur Le Prof relaxé pour les propos tenus dans son livre, mais condamné pour un tweet. Le Parisien. https://www.leparisien.fr/haute-garonne-31/a-toulouse-monsieur-le-prof-relaxe-pour-les-propos-tenus-dans-son-livre-mais-condamne-pour-diffamation-dans-un-tweet-26-05-2026-WFU5GPOTJVGXDNOAYDYB3RCANA.php

Périé, P. (2026, 4 juin). Condamné pour un de ses tweets, Monsieur Le Prof fait appel « pour faire entendre la voix » des enseignants. Le Parisien. https://www.leparisien.fr/haute-garonne-31/condamne-pour-un-de-ses-tweets-monsieur-le-prof-fait-appel-pour-faire-entendre-la-voix-des-enseignants-04-06-2026-4PM6PYDEOZGOPB7QA5JHAWL76A.php

Romilly, J. de. (1998). Le Trésor des savoirs oubliés. Éditions de Fallois. https://search.worldcat.org/title/39062657

Schmouker, O. (2023, 6 juin). Pourquoi tant de leaders sont-ils incompétents ? Les Affaires. https://www.lesaffaires.com/mon-entreprise/management-et-rh/pourquoi-tant-de-leaders-sont-ils-incompetents-2

Turrettini, E. (2025, 3 novembre). Palantir juge l’université dépassée et recrute directement des lycéens [Publication LinkedIn]. LinkedIn. https://www.linkedin.com/pulse/palantir-juge-luniversit%25C3%25A9-d%25C3%25A9pass%25C3%25A9e-et-recrute-des-emily-turrettini-urxqe/

Université de Liège. (2025, octobre). TALIS 2024 : présentation de l’enquête et paysage de l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles. https://www.talis-fwb.uliege.be/cms/c_7337968/fr/talisfwb

Anne-Emmanuelle Lejeune

Anne-Emmanuelle Lejeune

Belge, enseignante de français depuis 1994 sur deux continents, autrice d'articles publiés depuis 2015. Une conviction : l'analyse est un acte politique. Ici, les mots servent la lucidité.

Tous les articles
Rubrique: Éducation

Plus dans Éducation

Voir tout
Façade de l’ambassade de France avec porte en bois, volets turquoise, jardinières fleuries et plaque « Ambassade de France, Chancellerie ».
/ Payant uniquement

LA LANGUE PERDUE DES CHANCELLERIES

/
José Alejandro Pérez López, anthropologue et historien, en situation pédagogique devant une vitrine d'art précolombien.

POUR LE MAÎTRE

/

Plus de Anne-Emmanuelle Lejeune

Voir tout